2002 vs 2017 : ce qui a changé au Front national… ou pas

Pour la seconde fois, le FN est aux portes de pouvoir. A-t-il vraiment changé, comme veut nous le faire croire sa présidente ? Oui, mais non.

(©Blandine Le Cain/Flickr/CC)

(©Blandine Le Cain/Flickr/CC)

21 avril 2002, 20 heures : Jean-Marie Le Pen déclenche un séisme politique d’amplitude 10 sur l’échelle de l’indécence et accède au second tour de l’élection présidentielle. Le choc est immense, la classe politique est aux abois, ma mère pleure dans la cuisine. Quinze ans plus tard, Marine Le Pen réitère l’exploit. Ou le crime, c’est selon. Mais entre-temps le Front national a opéré une mue sans précédent, remettant en cause à peu près tous les attributs qui avaient pourtant fait le succès du père. Cependant, une chose ne change pas : le fond.

Axes de campagne, ancrage électoral et éléments de langage : on revient avec vous sur les principales différences entre le FN version 2002 et le FN version 2017.

1. La volonté d’accéder au pouvoir

Si cela peut paraître étonnant au vu des succès électoraux à répétition qu’a connus le Front national, le parti n’a pas toujours eu vocation à accéder au pouvoir. Pour Jean-Marie Le Pen comme pour la France entière, son accession au second tour de l’élection présidentielle de 2002 était un accident. Le "diable de la République" ne voulait pas du fauteuil présidentiel, depuis lequel il n’aurait pu continuer à jouer ce rôle de provocateur étranger au sérail politique, mais assez proche du système pour en connaître les rouages et les faiblesses.

Cette fonction s'était illustrée à travers sa célèbre sortie sur les chambres à gaz "détails de l’Histoire", ou encore son jeu de mots douteux sur le ministre Michel Durafour, qu’il a surnommé "Durafour crématoire" en 1988. Des dérapages à tendance antisémites ou négationnistes très contrôlés, et autant d’appels du pied à l’extrême droite traditionnelle française qui lui vaudront de multiples condamnations et la mise au ban définitive par les autres forces politiques du pays. "Jean-Marie Le Pen ne pourra pas gagner tant que le Front ne sera pas vu comme un parti politique normalisé", déclarait à raison Marine Le Pen dans le livre Dans l’enfer de Montretout. 


Jean-Marie Le Pen, condamné pour injure... par LePoint

La "dédiabolisation" orchestrée tant bien que mal par Marine Le Pen et son vice-président Florian Philippot vise précisément à tirer un trait sur le passé plus que douteux du parti – une cure nécessaire pour la présidente du FN qui, à la différence de son père, compte bien prendre les rênes du pays. Le FN fera républicain ou ne sera pas, telle est donc la nouvelle ligne adoptée par les dirigeants du parti qui s’interdisent désormais les "blagues" sulfureuses et condamnent sévèrement les trublions, quitte à s’attirer les foudres d’une partie de la base militante. Quant au paternel, il est définitivement évincé des sphères décisionnelles du parti en août 2015, après des années de psychodrame familial – il restera quand même président d’honneur.

Mais malgré la volonté manifeste de montrer patte blanche, il arrive que le verni se craquelle, et pas seulement chez d’obscurs élus locaux. Le 10 avril 2017, Marine Le Pen rappelait à tous le rapport nauséabond qu’entretient le FN avec l'antisémitisme. "Je pense que la France n’est pas responsable de la rafle du Vel' d’Hiv", déclarait-elle au micro de RTL, mettant à mal la cicatrisation mémorielle enclenchée par le célèbre discours de Jacques Chirac en 1995, qui reconnaissait le rôle joué par l’État français dans la déportation de milliers de Juifs. La déclaration de Marine Le Pen suit de fait les mêmes motivations que celles de son père : provoquer en toute connaissance de cause, enfumer l’espace médiatique à coups de boules puantes et rassurer une base militante potentiellement inquiétée par la dédiabolisation du parti. Jackpot.

2. Un fort ancrage territorial

Sur le plan purement électoral, le Front national d’aujourd’hui n’est plus le même qu’en 2002. Il n’y a qu’à regarder la carte du vote FN au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 pour le constater. En arrivant en tête dans 19 038 communes, le parti rafle la moitié des villes françaises, loin devant Emmanuel Macron (7 135 communes) et François Fillon (5 753). Même succès au niveau départemental, avec pas moins de 47 départements où le FN finit en tête des votes au premier tour. La vague bleu marine emporte tout sur son passage, et laisse les miettes à la concurrence.

À la différence du FN "version 2002", le FN "version 2017" est donc un parti qui bénéficie d’un ancrage territorial impressionnant. C’est le fruit d’un travail de longue haleine initié dès 2011 par Marine Le Pen via sa stratégie des cercles concentriques. "D’une ville où l’implantation est faite, ce sont quinze ou vingt villes qui peuvent, la fois suivante, avoir des candidats", expliquait-elle ainsi au Monde après le premier tour des élections municipales de 2014, où le FN avait fait 7 %.

Les bénéfices d’une telle stratégie sont évidents : les villes occupées par les conseillers municipaux frontistes deviennent autant de points de relais à partir desquels les militants peuvent coloniser les communes voisines, tracter sur les marchés, coller des affiches, organiser des réunions locales, etc. Ces noyaux rayonnants sont devenus la base nécessaire au succès aux échéances électorales suivantes, d’abord aux élections européennes de 2014, puis à l’élection présidentielle de 2017, comme l’explique à Mediapart l’universitaire Sylvain Crépon :

"Pour Marine Le Pen, la première étape c’était les municipales et un début de prise sur le pouvoir avec 1 500 conseillers municipaux et une dizaine de villes. La deuxième étape, c’est de pouvoir se présenter comme "premier parti de France" aux européennes et entamer la conquête pour 2017."

Et ça paye : dimanche 23 avril, comme nous le rappelle Libération, le Front national a battu son record historique de voix avec 7,7 millions de suffrages exprimés en sa faveur.

3. Le bouc émissaire européen

La différence entre le père et la fille est ici plus ténue. Malgré son statut de député européen, Jean-Marie Le Pen ne se gênait pas pour taper allègrement sur l’Union européenne (UE), sans pour autant l’ériger en ennemi à abattre à tout prix. "Je ne suis pas antieuropéen, je suis l’adversaire de l’UE, qui est la structure que j’accuse d’avoir vidé la souveraineté française de sa substance", se défendait-il dans une interview donnée à La Provence. Jusque-là, peu de différences avec la fille.

C’est sur l’utilisation électorale du sujet et sa transformation en entité antidémocratique responsable de tous les maux de la société française que les divergences apparaissent. La nouvelle rhétorique frontiste tourne presque exclusivement autour d’un anti-européanisme radical, qui pousse aujourd’hui le FN à proposer un référendum populaire sur la sortie de l’UE en cas de victoire de Marine Le Pen à la présidentielle. Un tel "Frexit" n’a jamais été proposé par le père.

Qui dit Frexit, dit sortie de l’euro, la monnaie unique étant l'autre bouc émissaire du FN "version 2017". Et là encore, la fracture entre le père et la fille est flagrante. Elle est apparue clairement dans la lutte partisane opposant Florian Philippot à la ligne dite "traditionnelle" du parti, plus libérale, incarnée par des ténors comme Louis Alliot, Marion Maréchal-Le Pen et le député affilié Gilbert Collard. Alors que Philippot a fait de la sortie de l’euro l’un des arguments forts de la campagne présidentielle de 2017, les seconds, héritiers de la ligne politique et économique de Jean-Marie Le Pen, estimaient à juste titre qu’elle inquiéterait bon nombre d’électeurs potentiels.

Cette stratégie de "l’hyper anti-européanisme" n’est pas vraiment du goût du père. Il ne s’est d’ailleurs pas gêné pour la critiquer ouvertement. Au micro de France Inter, le président d’honneur du FN a ainsi accusé sa fille d’avoir mené une "campagne trop cool", estimant qu’elle aurait dû l’axer sur des thèmes plus clivants que la sortie de l’UE. "L’immigration massive ou le chômage auraient été des sujets plus efficaces électoralement que le problème européen", a-t-il ainsi déclaré. Bref, une "campagne à la Trump", profondément clivante, à l’image du ton adopté par Jean-Marie Le Pen en 2002.

4. L’absence de surprise

S’il ne fallait citer qu’une différence entre le FN "version 2002" et "version 2017", ce serait bien celle-ci : sa réussite électorale ne surprend plus. Dimanche 23 avril à 20 heures, personne (ou presque) ne s’est empressé d’aller battre le pavé place de la République, un panneau "Non au F-Haine" brandi entre ses poings serrés. Quelques manifestations sauvages éclatent, une centaine de manifestants sont nassés par les CRS, le reste de la population se contente de suivre les analyses de résultats diffusées sur la dizaine de chaînes couvrant l’événement. En 2002, le FN créait la surprise générale en accédant au second tour. En 2017, l’étonnement serait venu du fait qu’il n’y accède pas.

D’après la politologue Valérie Igounet, interviewée par L’Écho Républicain quelques jours avant le premier tour, c’est justement les manifestations monstres du 21 avril 2002 et les centaines de milliers de personnes descendues dans la rue ce soir-là qui ont conduit le parti à se "normaliser". "Pour le FN, cela a constitué une forme de prise de conscience sur le côté diabolique qu’incarnait le parti, explique-t-elle, pour en avoir parlé avec plusieurs représentants, [ils] n’en revenaient pas de ces manifestations, du nombre de manifestants et de la violence de leurs propos." La suite, on la connaît, c’est la dédiabolisation qui offre un deuxième ticket pour le second tour au FN, sous le regard émoussé d’une armée d’éditorialistes blasés.

Sur Slate, la journaliste Nadia Daam raconte avec brio sa soirée électorale passée devant la télé, et s’étonne du calme ambiant :

"Sur France 2, à 21h06 […] Marine Le Pen s’exprime. Elle est la seule à avoir pris la mesure des résultats en déclarant que 'c’est un résultat historique'. Eh ouais. Depuis une heure, ça analyse les résultats comme on commente le premier jour des soldes ou une baisse des températures. Mais c’est bien un résultat historique."

Personnellement, il m’a fallu un texto de ma mère à minuit, "j’arrête enfin de pleurer…", pour me rappeler la singularité mortifère du moment. Car sur les plateaux télés, on l’a vu, l’ambiance est plutôt aux sourires, voire au soulagement : le FN n’est pas arrivé premier, c’est plutôt cool, nan ? Léa Salamé demande même à Florian Philippot s’il est déçu. Déçu de quoi ? D’avoir porté une nouvelle fois son idéologie fascisante aux portes du pouvoir ?

L’absence de surprise vient du fait que les théories défendues par le FN se sont imposées dans l’esprit de beaucoup de Français : l’immigration serait un problème et l’islam une religion incompatible avec la République. Ces affirmations qui hier encore apparaissaient comme autant de postulats racistes et marginaux sont, en 15 ans, devenues des idées "défendables" et largement débattues dans l’espace public. On remerciera tout particulièrement Éric Zemmour qui, de chroniques xénophobes (voir ici) en publications déclinistes (voir ), a très largement contribué à la banalisation médiatique de ce discours d’une inquiétante violence.

"Je ne peux pas accepter la banalisation de l’intolérance et de la haine, face à l’intolérance il n’y a pas de débat possible", déclarait pourtant Jacques Chirac en 2002, refusant de participer au traditionnel débat de l’entre-deux tours avec Jean-Marie Le Pen. Aujourd’hui, la question ne se pose même pas, tant l’image renvoyée par un tel refus serait celle d’une élite refusant de dialoguer avec la colère d’un peuple. Et pourtant, l’analyse faite par Chirac il y a 15 ans reste cruellement d’actualité.

5. Parce que sur le fond, rien n’a changé au FN

Malgré le verni, malgré l’effort fourni pour dédiaboliser un parti foncièrement antirépublicain, malgré la volonté affichée de Marine Le Pen de créer une France "apaisée", malgré la normalisation du FN dans l’espace médiatique, malgré ses succès électoraux à répétition et son installation durable dans le paysage politique, malgré ses militants rajeunis, malgré les portes des meetings fermées aux skinheads, malgré les voyages de séduction de Le Pen en outre-mer, malgré les vidéos lolilol de Florian Philippot, malgré l’éviction de la ligne dure du parti, malgré la mise au placard du diable de la République Jean-Marie Le Pen... rien n’a changé : le Front national est et restera un parti d’extrême droite.

En mars, France 2 et Mediapart révélaient au grand jour l’influence inquiétante (le mot est faible) de Frédéric Châtillon, Axel Loustau et Philippe Péninque sur Marine Le Pen. Ces trois anciens du Groupe union défense (GUD), groupuscule violent d’extrême droite plus porté sur le gourdin que sur le débat d’idées, tiennent la présidente du FN au creux de leur main et ont accompagné tout son parcours politique, des bancs de la fac jusqu’à la tête du parti. Toujours dans l’ombre, jamais loin d’elle, ils gèrent les finances du FN et la conseillent, organisent en sous-main ses réunions publiques et quittent la salle discrètement avant que la presse n’arrive.

"Marine Le Pen n’est pas libre, elle est tenue par ces gens, affirme Aymeric Chauprade ancien proche de la candidate et ex-député FN. Si elle arrive au pouvoir, ces gens seront le pouvoir." Et le quotidien de "ces gens" c’est, en vrac : des "soirées nazies-pyjama rayé", des posts de croix gammées sur Facebook, des lamentations le jour de l’anniversaire de la mort d’Hitler. Bref, un antisémitisme de néonazis chevillé au corps. Le FN, c’est tout ça, et la dédiabolisation n’y changera rien :

Le compte Facebook Alex Soulatu, anagramme flagrant d'Axel Lousteau, qui est suivi par ses proches et sa famille

Sur la page Facebook d'Alex Soulatu, anagramme flagrant d’Axel Lousteau, qui est suivi par ses proches et sa famille. (Repéré par Marianne)

Jour anniversaire de la mort d'Hitler. Frédéric Châtillon est l'un des hommes clés des finances du FN et un ami proche de Marine Le Pen

Jour anniversaire de la mort d’Adolf Hitler. Frédéric Châtillon est l’un des hommes clés des finances du FN et un ami proche de Marine Le Pen. (Repéré par Marianne)

Et depuis 2011, le "nouveau" FN c’est ce florilège d’affaires nauséabondes :

  • Jean-François Jalkh, actuel président du FN par intérim, rattrapé par ses propos révisionnistes sur les chambres à gaz
  • Adrien Desport, élu régional FN, condamné pour avoir brûlé des voitures dans le but de faire croire à une montée de l’insécurité.
  • Jacques Coutela, mis en examen pour "incitation à la haine raciale" à la suite de son apologie d’Anders Behring Breivik, auteur des attentats d’Oslo.
  • Patrick Bassot, conseiller général dans le Vaucluse condamné à 1 000 euros d’amende pour "incitation à la discrimination, à la haine et à la violence à l’encontre des immigrés".
  • Alexandre Gabriac, élu régional du FN dans le département Rhône-Alpes, suspendu pour avoir été photographié faisant le salut nazi devant un drapeau frappé de la croix gammée.
  • Nicolas Reynès, candidat aux législatives, suspendu pour avoir mis sur sa page Facebook un lien vers un site eugéniste à la gloire de la race blanche.
  • François Chatelain, candidat aux municipales, suspendu pour avoir partagé des propos et images antisémites sur les réseaux sociaux.
  • Julien Sanchez, condamné à 3 000 euros d’amende pour provocation à la discrimination raciale.
  • Thierry Maillard, ex-candidat aux cantonales, condamné à deux ans de prison pour trafic d’armes

La liste est interminable, et révélatrice de la nature profonde d’un parti qui, depuis sa fondation jusqu’à aujourd’hui, a taillé sa route à la machette en dehors des chemins de la République. Le racisme primaire et la haine sont les deux faces de cette même médaille frontiste que la France ne peut pas et ne doit pas porter autour du cou.