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Chère Élisabeth Lévy, Paris est toujours une fête

Dans un édito publié sur le site du magazine Causeur, la journaliste/polémiste Élisabeth Lévy s’en prend au festival Fnac Live qui a fait selon elle de Paris "un cauchemar." On lui répond.

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© Fnac Live

"Paris est un cauchemar", titre Élisabeth Lévy dans un édito au vitriol publié sur le site du magazine réactionnaire Causeur, dont elle est la fondatrice et la directrice de la rédaction. Volontairement, la polémiste détourne le célèbre titre de l’ouvrage autobiographique d’Ernest Hemingway, Paris est une fête, repris en masse lors des attentats du 13 novembre 2015. Ces attaques, les plus meurtrières que Paris a connues depuis la Seconde Guerre mondiale, ont fait 130 morts et 413 blessés, pour la plupart des jeunes qui étaient simplement sortis faire la fête.

Les semaines qui ont suivi, les Français se sont précipités en librairie lire ou relire l’œuvre d’Hemingway, à la suite du message poignant de Danielle Mérian sur BFM TV, qui célébrait la fraternité et notre mode de vie. Paris est une fête est plus que le titre d’un magnifique livre, il est aussi l’expression et le symbole de l’optimisme des Parisiens après l’horreur. Depuis, la capitale continue d’être une fête. Festivals, courses à pied ou en rollers, Fête de la musique… Les Parisiens n’ont rien changé à leur mode de vie, et continuent à envahir les terrasses et les places de la capitale, malgré une énième prolongation de l’état d’urgence.

Parmi les événements festifs et culturels de l’été, avait lieu le week-end dernier le Fnac Live. Cassius, Camille, Benjamin Biolay, Calypso Rose, Polo & Pan ou encore Julien Doré se sont produits sur la place de l’Hôtel-de-Ville les 6, 7 et 8 juillet derniers. Au total, près de 90 000 personnes se sont déplacées pour ce festival entièrement gratuit, puisque financé par la Fnac. Alors, forcément, ça a fait plein de bouchons… de voitures, de taxis, de vélos et même de piétons. Et du bruit aussi. Car la musique fait du bruit, oui. Au plus grand dam d’Élisabeth Lévy.

Le bruit, les bouchons, les policiers réquisitionnés pour protéger les lieux, et tous ces gens venus faire la fête ont mis très en colère la directrice de Causeur. Meurtrie par ce week-end festif, cette habitante du 4e arrondissement de Paris explique qu’après "une nouvelle nuit gâchée", elle a "ressenti une immense jalousie pour les Londoniens" le dimanche matin, quand elle a appris que les habitants du quartier de Wimbledon avaient le droit à un jour de repos lors du tournoi de tennis.

"La fête est le cauchemar" d’Élisabeth Lévy, pas le nôtre

Capture écran de la page web du journal Causeur.

Capture écran de la page Web du magazine Causeur.

Pourtant, Élisabeth Lévy "ne peut pas dire que la fête a viré au cauchemar", non, puisque tout s’est très bien passé – ni attentat, ni bagarre, ni mouvement de foule. Mais pour elle, c’est simple : "La fête est le cauchemar." Carrément. L’éditorialiste décrit ce cauchemar de trois jours incessants avec un registre dramatique, multipliant les hyperboles. Elle parle d’un "fracas indescriptible doublé d’un embouteillage géant", elle plaint ces "milliers de malheureux qui avaient le mauvais goût de sortir du boulot ou d’avoir à traverser Paris d’est en ouest". D’après elle, "ils se sont retrouvés piégés des heures durant". Pour ma part, j’ai traversé Paris à vélo le jeudi soir à l’heure de pointe, y constatant effectivement un parfait bazar, mais ça va, merci, je m’en suis vite remise et ne me suis pas sentie "piégée".

Élisabeth Lévy, elle, s’est crue dans une véritable scène de chaos. "Dans une atmosphère saturée de fumées d’échappement et de colère, des altercations éclataient pour un rien", écrit-elle. Elle y déplore la présence de centaines de policiers, ce qui "achevait de donner à l’ensemble un petit air de guerre". Avec les militaires déployés partout, les colis suspects dans le métro et les gares, et les "Nous sommes en guerre" répétés de Manuel Valls – et désormais de Gérard Collomb –, on n’a pas attendu le Fnac Live pour avoir cette inquiétante sensation. Mais apparemment Élisabeth Lévy, si.

Dans la suite de l’article, la fondatrice de Causeur fustige Anne Hidalgo, coupable de toutes les peines des Parisiens, comme chacun sait. Pas la peine de s’attarder sur ce qu’Élisabeth Lévy pense de Paris Plage ou de la fermeture des voies sur berge, qui lui déplaisent visiblement aussi beaucoup. Outre le procès d’intention fait à la maire de Paris, la polémiste accuse un certain nombre de personnes de perturber la tranquillité des autres :

"On me dira certainement que tous les malheureux qui ne partent pas en vacances et les touristes ont bien le droit de s’amuser. Pardon, mais je ne vois pas pourquoi l’amusement de quelques milliers devrait se payer de la souffrance d’un nombre bien plus considérable de leurs compatriotes. Qui leur rendra les heures de vie perdues dans ce bruit et cette fureur ? […] On finit par penser que pourrir l’existence de ceux qui refusent d’adhérer au nouveau monde fait partie du programme."

Certes, Élisabeth Lévy pose une question légitime, concernant le droit de la municipalité de "se permettre de privatiser l’espace public à des fins commerciales", puisque le festival a en effet été organisé par la Fnac. Mais de quel droit compare-t-elle la fête au fascisme ? Car voici sa chute, où les sous-entendus ne sont pas bien subtils :

"Est-il possible qu’on ne puisse rien faire pour obliger nos gouvernants à respecter nos droits les plus élémentaires, comme celui de dormir en paix entre le 1er juillet et le 31 août ? Qu’il n’y ait pas contre leur pouvoir exorbitant la moindre faille juridique ? Que nous acceptions sans nous révolter cette tentative (largement réussie hélas) de 'changer la vie' et pour le pire ?

Le plus terrible serait en tout cas de découvrir qu’une majorité de mes concitoyens approuvent ce que Muray appelait à raison l’ordre festif. Désormais, ce ne sont pas les bruits de bottes mais ceux des sonos qui nous font marcher droit. Cela s’appelle le progrès."

Si l’on suit la réflexion d’Élisabeth Lévy, il n’y aurait plus de fête nulle part, ni chez vous le samedi soir, ni dans la rue le 21 juin. Et ça, c’est le véritable fascisme. Nous devrions nous réjouir que, malgré la tension actuelle, les Parisiens, les jeunes et les Français dans leur ensemble continuent à faire la fête. Et si la directrice de Causeur est dérangée par le boucan dans son appartement du centre parisien, on lui conseille fortement de déménager à la campagne. Ce 14-Juillet, une autre fête se prépare, beaucoup plus protocolaire et traditionnelle. Des avions de chasse viendront faire du bruit juste au-dessus de l’immeuble d’Élisabeth Lévy, et on est impatients de lire son prochain édito. Pendant ce temps, nous, on fera la fête.