En Libye et au Niger, des passeurs réduisent des migrants en esclavage

Selon l'Organisation internationale pour les migrations, un véritable trafic d'êtres humains est à l'œuvre en Afrique du Nord, les passeurs profitant de la détresse des migrants pour les réduire en esclavage.

Mardi 11 avril, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) a publié un rapport dans lequel elle relate les propos glaçants de ses membres envoyés en Afrique du Nord, plus précisément en Libye et au Niger. L'OIM est une agence intergouvernementale fondée en 1951, liée aux Nations unies et basée à Genève. De nombreux migrants, interrogés par l'OIM, parlent de véritables "marchés aux esclaves" dans les régions situées sur la route vers l'Europe. Le porte-parole de l'OIM, Leonard Doyle, souligne l'importance des témoignages de victimes :

"Pour faire passer le message à travers l’Afrique sur tous ces dangers, nous recueillons les témoignages de migrants qui ont souffert et nous les diffusons dans les médias sociaux et sur les stations de radio locales.

Malheureusement, les messagers les plus crédibles sont les migrants qui rentrent chez eux avec l’aide de l’OIM. Bien trop souvent, ils sont brisés, ont été brutalisés et abusés, souvent sexuellement. Leurs voix portent un poids plus lourd que n’importe qui d’autre."

Dans ce communiqué, un membre de l'OIM au Niger raconte l'horreur que vivent des centaines de migrants. La Libye, pays privilégié par les réfugiés pour tenter de rejoindre l'Europe, semble être devenue un bastion d'inhumanité. Par le meurtre, la malnutrition, le viol, la prostitution forcée et la torture, des passeurs malintentionnés font vivre un enfer à ceux qui aspirent simplement à une vie meilleure :

"Ces quelques derniers jours, plusieurs migrants m’ont raconté des histoires horribles. Ils ont tous confirmé le risque d’être vendu comme esclave sur des places ou dans des garages à Sabha, soit par leur chauffeur, soit par des locaux, qui recrutent les migrants pour des travaux journaliers en ville, souvent dans le bâtiment.

Puis au lieu de les payer, ils vendent leurs victimes à de nouveaux acheteurs. Certains migrants, principalement nigérians, ghanéens et gambiens, sont forcés à travailler pour le ravisseur/marchand d’esclave en tant que garde dans les maisons de rançon ou même au 'marché'."

"Des marchandises à acheter, vendre et jeter lorsqu’elles ne valent plus rien"

L'OIM explique avoir sauvé un homme sénégalais (qu'ils nomment SC), qui fut séquestré pendant plusieurs mois après avoir fait confiance à un passeur malhonnête. En direction du Nord, SC aurait transité par le Niger, où on lui aurait demandé l'équivalent de 320 euros pour obtenir le droit de partir en direction de la Libye. Hébergé pendant deux jours avant son départ en camionnette, SC n'a pas eu d'autre choix que de faire confiance aux passeurs.

Les deux jours de voyage se sont d'ailleurs déroulés sans encombre et mauvais traitement, jusqu'à l'arrivée à Sabha, une ville dans le sud-ouest de la Libye. Une fois la destination atteinte, le chauffeur du camion lui aurait expliqué ne pas avoir été payé par le passeur. L'homme a donc été acheté et emmené dans une "prison, une maison individuelle où plus d’une centaine de migrants étaient retenus en otage". SC a décrit aux membres de l'OIM le système de rançons mis en place par les esclavagistes :

"Les ravisseurs avaient forcé les migrants à appeler leur famille au pays et que ces derniers subissaient des coups pendant qu’ils parlaient pour que leurs proches entendent qu’ils se faisaient torturer. Pour être libérés de cette première maison, SC devait payer 300 000 francs CFA (environ 480 dollars) qu’il n’a pas pu récolter.

Il a ensuite été 'acheté' par un autre Libyen, qui l’a amené dans une maison plus grande, où un nouveau prix a été fixé pour sa libération : 600 000 francs CFA (970 dollars environ), à payer par Western Union ou Money Gram à une personne du nom d’Alhadji Balde, apparemment au Ghana."

En attendant sa rançon, SC a servi de traducteur à ses geôliers afin d'éviter la torture. Ceux qui n'ont pas eu la même "chance" sont affamés, laissés pour morts, voire jetés dans des fosses communes. Pour leur part, les femmes sont vendues en tant qu'esclaves sexuelles. Une autre victime, rebaptisée "Adam", a dû attendre neuf mois avant que son père ne réussisse à réunir la somme demandée pour sa libération – notamment en vendant sa maison. En sortant, Adam pesait 35 kilos. Grâce au travail de l'OIM, il serait rentré chez lui le 4 avril, après plus d'un mois de soins.

L'OIM annonce être soucieuse au sujet d'une jeune femme retenue près de Misurata, en Libye. Son mari et son fils se trouvent au Royaume-Uni et ont payé une première rançon. Néanmoins, les ravisseurs en demanderaient une seconde. L’Unité britannique de réponse à la crise et de négociation pour la libération des otages serait actuellement en relation avec le Croissant-Rouge libyen afin de tenter de sauver la vie de cette jeune femme. Le constat de Mohammed Abdiker, directeur des opérations d'urgence de l'OIM, est sans appel :

"Plus l’OIM est présente en Libye, plus nous nous rendons compte de la souffrance de nombreux migrants. Certaines histoires sont vraiment effrayantes et les dernières informations de 'marchés aux esclaves' de migrants s’ajoutent à la longue liste d’atrocités."