François Korber, l’homme qui se bat pour que tous les détenus puissent voter

Après avoir passé vingt-cinq ans en prison pour complicité d’assassinat, François Korber a décidé de mettre sa connaissance du milieu carcéral au service des détenus. Aujourd’hui, il milite pour que ses anciens camarades aient accès aux urnes.

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© François Korber

Grand bourgeois de la région bordelaise, François Korber ne se prédestinait pas à cet avenir, et pourtant… Marqué par des années d’incarcération pour complicité d’assassinat, il fonde à sa sortie l’association Robin des lois qui milite pour l’amélioration des conditions de vie des détenus. Après avoir remporté de nombreuses batailles, ce Don Quichotte de la justice française s’engage aujourd’hui auprès de ses anciens camarades pour leur permettre de voter.

Au-delà de son parcours personnel, l’histoire de François Korber est celle d’un homme engagé, profondément habité par le besoin de rendre justice. Nous l’avons rencontré au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, dont le nouveau gouvernement pourrait donner un tournant décisif à sa lutte.

Du lycée Henri-IV à la prison

François Korber naît en 1952 à Paris, dans une famille bourgeoise originaire de la région bordelaise. Élève brillant, assoiffé de culture, il intègre le lycée Henri-IV dont il sortira diplômé. Très tôt déjà, il veut sauver le monde et se passionne pour la vie de la société. "Mon professeur de philosophie disait que j’avais un côté Don Quichotte, que je cherchais déjà à sauver le monde en classe de terminale", nous raconte-t-il dans une brasserie de la gare de l’Est. Héritage de ses années de scoutisme sans doute, qui lui ont enseigné "l’importance de l’action collective".

Après s’être marié contre l’avis de sa famille, François Korber toujours porté par cette envie de servir la patrie, rejoint à 26 ans Jacques Chaban-Delmas, maire de Bordeaux depuis 1947, et devient son poulain. Notre jeune loup de la droite précise : "À cette époque, Chaban n’était pas un vieillard gâteux. Son slogan, c’était une société plus juste et plus humaine." Séduit par son programme, il se lance alors en politique. La brillante carrière de cet homme de pouvoir en devenir prend alors un tournant dramatique. Après avoir essuyé deux échecs électoraux – le premier aux municipales, le deuxième aux législatives –, François Korber trouve dans sa permanence, un beau jour, le corps d’un ancien collaborateur, tué par deux balles. En 2012, il confie à un journaliste de Libération, "je ne souhaite à personne de se trouver avec un cadavre sur les bras". Le corps est ensuite transporté, ficelé dans un morceau de moquette et balancé dans la Dordogne. La police retrouve le corps quelques jours plus tard, Korber écope alors de 15 ans de prison pour complicité d’assassinat. Pour couronner le tout, une condamnation pour escroquerie et une autre pour attouchement sur mineurs, dont il se dit innocent, allongent sa peine.

Mais François Korber qui se considère comme une victime de la justice, n’a plus envie de revenir sur cette période-là de sa vie. "Lorsque l’on dit 25 ans de prison, on s’imagine que j’ai tué trois vieilles. Ce n’est pas un titre de gloire, je n’ai pas réussi à faire échouer les accusations pour lesquelles j’étais parfaitement innocent. C’est vexant et douloureux", précise-t-il. En effet, après plusieurs années de procédure judiciaire, François Korber n’est pas considéré comme innocent, il a simplement purgé sa peine.

Un détenu devenu "expert" en droit

L’arrivée en prison est vécue comme un choc terrible : "Quand je suis rentré en taule, j’ai été sidéré par ce monde que je ne connaissais pas. J’ai découvert un système totalitaire, archaïque et inefficace", raconte-t-il. Fidèle à son amour de la cité, et de la défense des libertés, François Korber est très vite estomaqué par les conditions de détention de ses camarades de prison. Le jeune bourgeois découvre les ravages de l’analphabétisme, le comportement des surveillants, la surpopulation carcérale. Alors que la plupart des codétenus se mettent au sport pour tuer le temps, lui décide de se mettre au droit, pour combattre le système depuis l’intérieur.

Il aide alors ses camarades de taule à rédiger des lettres parfaitement construites, à l’argumentaire bien ficelé et multiplie les recours devant la Cour de cassation lorsqu’une injustice lui parvient aux oreilles. Il explique par exemple au journal La Croix qu’il réussit à faire venir un kinésithérapeute pour un détenu contre l’avis de l’administration ou alors de faire constater le froid qu’il fait dans une prison auvergnate. C’est une sorte de Michael Scofield du code pénal, tentatives d’évasion en moins.

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Robert Badinter et François Korber.

Les Robin des lois

En 2009, le voilà libre. En revanche, impossible de reprendre le chemin de la politique car comme il nous l’explique, il est "sous le régime d’avant 1994, je suis donc déchu automatiquement de mes droits civiques à vie". François Korber ne pourra plus jamais voter ni se présenter à une élection. Il s’exclame : "Un voleur de voiture ou un petit dealer de shit, quel intérêt de le priver de ses droits ? Comment voulez-vous en faire un bon citoyen si on commence à le priver de tout ?"

Il fonde alors l’association Robin des lois, qui a pour but d’améliorer les conditions de détention des détenus. Les combats s’enchaînent et il n’y a jamais de petites victoires. Il obtient par exemple en 2011 la télévision à 8 euros par mois pour l’ensemble des détenus, bien moins cher qu’auparavant. "Quand Robert Badinter a fait rentrer les télévisions dans les cellules, les gens s’exclamaient : ‘Vous ne voulez pas qu’on leur installe la piscine ?'. Deux années plus tard, tout le monde trouvait cela normal", explique-t-il. Aujourd’hui, il se bat, entre autres, pour que les détenus aient le droit d’avoir un téléphone portable, "la prison c’est violent. Un smartphone cela permet de dîner en même temps que ses enfants par exemple, qui eux n’ont pas à être privés de leur père".

Quid de l’état d’urgence alors ? On lui parle des conditions de détention de Salah Abdeslam qui avaient scandalisé quelques politiques de droite dont Éric Ciotti ou Thierry Solère, concernant notamment une soi-disant "salle de sport privative", dont jouirait le terroriste présumé. "C’est une fausse polémique émise par des hommes politiques qui ne connaissent pas la prison", répond-il. On l’a bien compris, pour M. Korber, tout le monde est logé à la même enseigne.

Faire voter les prisonniers

Mais son cheval de bataille numéro un, son gros moulin, celui à cause duquel il n’a pas pris un seul jour de repos depuis un an, c’est l’accès au vote des détenus. Peu de gens le savent d’ailleurs, mais depuis la réforme pénale de 1994, les détenus ne perdent plus automatiquement leurs droits civiques. La population carcérale a pour la plupart le droit de vote. Pourtant ils sont très peu à se rendre dans l’isoloir. François Korber explique "sur les 50 000 votants potentiels, ils sont seulement 550 à avoir fait une procuration et une cinquantaine à avoir obtenu une permission de sortir. Cela représente donc moins de 2 % du corps électoral permanent".

En effet, aujourd’hui un détenu n’a que deux solutions pour pouvoir voter. La première, c’est la procuration. Le problème, c’est qu’il faut connaître quelqu’un de confiance qui vit dans la commune dans laquelle on est incarcéré, puisque administrativement un détenu est domicilié dans la ville de sa prison. Deuxième solution, demander une permission de sortie. Celles-ci ne sont que très rarement accordées. Alors, pour remédier à ces blocages administratifs, notre Robin des lois milite pour l’installation de bureaux de votes dans les prisons.

Seulement voilà, pour pouvoir installer des urnes en milieu carcéral, il faut obtenir l’accord du ministère de la Justice, responsable des prisons mais aussi du ministère de l’Intérieur, responsable, lui, du scrutin. Depuis plusieurs mois, François Korber reprend son costume de Don Quichotte et multiplie les rendez-vous place Beauvau et place Vendôme. "L’objectif, c’est d’obtenir un arrêté pour débloquer les choses", précise-t-il. "Avec l’élection d’Emmanuel Macron, on a perdu plus d’un mois de travail puisque nos interlocuteurs et les ministres vont changer dans quelques jours." François Korber avait bon espoir d’expérimenter ce système d’urnes en prison pour les législatives mais le temps semble compté. "Il n’y a plus aucun espoir pour les élections à venir, même si le président de la République le décidait demain, cela ne serait pas possible", dit-il. Il reste une solution cependant : celle d’obtenir des libertés provisoires pour l’ensemble des détenus pour les deux tours. Pour cela, il faudrait lancer un grand appel au sein de la population carcérale, mais le risque de soulèvement est grand : "Si les prisons de M. Macron brûlent dans quinze jours, cela ferait désordre", lance-t-il.

François Korber est sans nouvelle du garde des Sceaux et du ministre de l’Intérieur, il attend patiemment que leurs cabinets respectifs ou les remplaçants prennent contact : "On n’abandonne pas, on est obligés de s’adapter", lance-t-il. Pour la première fois, on décèle une lassitude et une pointe de résignation chez ce farouche défenseur des libertés, "j’ai envie de profiter de la vie, j’ai des livres à lire, de la musique à écouter". Don Quichotte baisserait-il la garde ? "Ce qui est certain, c’est que l’arrivée du nouveau gouvernement sera décisive", termine-t-il. Dans quel sens ? "Cela, personne ne le sait."

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