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On était à l’inauguration de Station F, le "plus grand incubateur de start-up du monde"

Face à une foule d’entrepreneurs conquis, Emmanuel Macron a inauguré le gigantesque bâtiment en compagnie de la maire de Paris et de Xavier Niel.

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La "start-up nation" a désormais son épicentre, et le projet cher au président jupitérien sa vitrine : les 34 000 mètres carrés de l’ancienne halle Freyssinet, dans le 13e arrondissement de Paris, reconvertie en Station F, une pharaonique ruche à jeunes entrepreneurs capable d’accueillir 1 000 start-up réparties sur 3 000 postes de travail, avec une capacité maximale de 9 000 personnes.

Une utopie néolibérale imaginée par l’entrepreneur Xavier Niel qui se concrétise enfin, après quatre ans de travaux et 250 millions d’euros d’investissement, avec l’ambition de transformer Paris en terre promise de l’entrepreneuriat technologique – une ambition partagée par Emmanuel Macron, qui promettait récemment la création d’un fonds de 10 milliards d’euros pour développer les start-up hexagonales. Jeudi 29 juin, Station F ouvrait ses portes (avec quelques mois de retard) à 2000 happy few pour sa "Big Fat Launch Party", l’occasion pour le président de faire un tour des locaux et de s’adresser à son fan-club de toujours, celui des jeunes entrepreneurs. On y était.

Bon, il faut bien l’avouer, le bâtiment imaginé par Jean-Michel Wilmotte et ses équipes est assez hallucinant : les dimensions sont énormes (310 mètres de long sur 58 mètres de large), l’espace central de l’ancienne gare reste entièrement dégagé tandis que les pièces de travail, sur les ailes, se composent d’empilements de verre et de béton blanc, savant mélange d’open spaces modulables et de protubérances translucides qui sont autant de salles de réunion fermées. N’oubliant pas à qui le bâtiment est destiné, l’architecte a également pensé à disposer judicieusement de gros coussins multicolores un peu partout, tout comme les inévitables baby-foots et autres salles d’arcade désormais inscrits dans le cahier des charges de toute start-up qui se respecte. Les adulescents qui s’apprêtent à changer le monde ont bien le droit de se détendre un peu, après tout – tant que ça se passe au bureau.

À l’heure de l’inauguration, seules quelques entreprises ont réellement investi les lieux, mais Station F assure que les réservations sont complètes. Et les bannières qui comptent – Microsoft, Facebook, Amazon, Ubisoft, Zendesk, Vente-privée.com… – sont déjà fièrement affichées sur les rambardes, histoire de réaffirmer l’ambition : la Silicon Valley française, c’est désormais ici que ça se passe.

Macron en rock star

Pendant que la foule d’invités, réunie dans le premier des deux gigantesques bâtiments, piaffe d’impatience en attendant le discours présidentiel, Emmanuel Macron s’offre une visite des lieux en compagnie de Xavier Niel, de la maire de Paris, Anne Hidalgo, et du secrétaire d’État au Numérique, Mounir Mahjoubi. Durant la demi-heure que durera la visite – qui ressemblera parfois à un jeu de plateforme, entre escaliers, couloirs étroits et passerelles –, le président croise plusieurs jeunes créateurs de "quelques start-up sympathiques" (dixit Xavier Niel), écoute beaucoup et parle peu, converse rapidement en anglais avec un membre indien d’un des programmes de Station F et finit par se filmer en selfie pour inciter, en anglais, les entrepreneurs étrangers à venir. "If you want to invest or develop a start-up, you have to come here", lance-t-il, plutôt à l’aise dans le rôle du VRP de la french tech.

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La visite est millimétrée et se termine entre les deux gares de fret avec des étudiants de l’école 42 (créée par Xavier Niel), qui se livrent à une sorte de partie de Battle Royale pour obtenir un selfie avec le "new boy". De l’autre côté des vitres, la foule a compris l’imminence de l’arrivée présidentielle et offre une ovation d’encouragement à son champion. À Station F, Emmanuel Macron est une rock star, ni plus ni moins.

Ce statut se confirme dans les minutes qui suivent son arrivée, où les images de foule extatiques rappelleraient presque les plus belles séquences de la beatlemania. Avant le grand discours, c’est Roxanne Varza, directrice du "projet" Station F, qui se fend d’une présentation format keynote entièrement en anglais – l’accent est certes impeccable et l’enjouement stéroïdé typique de la Silicon Valley parfaitement reproduit, mais reste que le public est presque entièrement francophone. Anne Hidalgo prend ensuite le mic pour chanter les louanges de Xavier Niel et place quelques mots d’espagnol, parce qu’après tout pourquoi pas. Vient enfin le tour d’Emmanuel Macron, qui se lance face à une nuée d’yeux brillants – à moins que ce ne soient les flashs des téléphones.

"Entrepreneur is the new France !"

Probablement prévenu qu’il allait visiter une gare, le président est venu avec tous ses mots-valises, enjoignant les futurs porteurs de projets numériques à "transformer [leur] pays" et "le faire changer pour longtemps", à "faire vibrer les murs de Station F", un lieu qui peut "donner un destin à des gens qui n’en avaient pas", un "lieu où l’on passe, où l’on partage", avant de conclure d’un magistral : "N’oubliez jamais que le mot entrepreneur vient d’un français. Avec la station F, le monde entier doit savoir qu’entrepreneur is the new France !" Le genre d’aphorisme qu’on imagine bien encadré façon motivational poster derrière le bureau de nos jeunes CEO en herbe. Bref, Emmanuel Macron était à l’aise et son public envoûté, tout roule dans le petit monde de la french tech.

Quelques heures de cocktail plus tard, une fois la nuit et les réserves de prosecco tombées plus ou moins simultanément, on embrassera du regard l’éventail des invités en tentant de chercher parmi ces visages radieux où se cache le Mark Zuckerberg français. Peine perdue : malgré la beauté indéniable du cadre, la grande famille de la french tech ressemble quand même vachement à une promo d’école de commerce cossue.

À défaut d’avoir inventé une nouvelle Silicon Valley (après tout, laissons le temps au temps), Xavier Niel a quand même créé un monde parallèle, qui devrait bientôt voir pousser 600 nouveaux logements : celui de la start-up nation, un pays qui n’est plus tout à fait la France, où l’on s’autocongratule joyeusement en globish et novlangue entrepreneuriale en s’échangeant des cartes colorées, où de jeunes codeurs ont pour idoles les patrons de Free et de Vente-privée.com et où l’on vit avec l’ambition de faire exploser le vieux monde, relégué loin derrière les vitres du vivarium géant. Une isolation phonique efficace, par ailleurs : personne parmi les invités n’aura vent de la cinquantaine de manifestants CGT postés dehors pour manifester contre la venue du président. Les soubresauts du vieux monde, probablement.

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