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L’Union européenne s’accorde sur une définition des perturbateurs endocriniens : mais en fait, c’est quoi ?

Lobby (nom masculin) : "groupe d’intérêt, groupe de pression ou groupe d’influence créé pour promouvoir et défendre les intérêts privés d’un groupe donné en exerçant des pressions ou influences sur des personnes ou institutions publiques détentrices de pouvoir." Exemple de leur impact avec les perturbateurs endocriniens.

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Le bisphénol A se retrouve souvent sur les tickets de caisse. © MPCA Photos/Flickr/CC

Mardi 4 juillet, le commissaire européen à la Santé et à la Sécurité alimentaire de la Commission européenne, Vytenis Andriukaitis, a annoncé qu’un accord avait été trouvé au sujet de la définition des perturbateurs endocriniens, ajoutant : "une fois appliqué, le texte assurera que toute substance active utilisée dans les pesticides identifiée comme perturbateur endocrinien pour les personnes ou les animaux pourra être évaluée et retirée du marché." Il s’agit d’une avancée car l’absence de définition pose un véritable problème pour tenter de mettre en place un processus de réglementation à ce sujet.

On précise qu’avant son élection à la présidence de la République, Emmanuel Macron avait annoncé qu’il était favorable à une interdiction progressive mais réfutait une interdiction complète des perturbateurs endocriniens. Une avancée qui fut saluée en demi-teinte par le ministre de la Transition écologique et solidaire français Nicolas Hulot, qui a déclaré : "nous n’avons pas encore gagné le combat, mais nous avons ouvert un front et resterons mobilisés". Genon K. Jensen, qui préside la coalition EDC-Free Europe, s’est quant à lui montré encore moins enthousiaste que le ministre français, regrettant des critères de définition qu’il juge beaucoup trop laxistes :

"Les critères votés aujourd’hui […] requièrent un niveau tellement élevé de preuve [de la toxicité des substances chimiques] qu’ils ne protégeront ni les humains ni la nature."

Comme le rappelle France 24, il faut maintenant attendre trois mois afin que le Conseil de l’Europe et le Parlement européen examinent le texte. D’ici là, Speech se propose de rappeler concrètement ce que désigne la formule "perturbateurs endocriniens". Les perturbateurs endocriniens – également appelés PE – ont occupé une part relativement importante dans le débat de la campagne présidentielle. L’expression est employée de plus en plus régulièrement dans les interviews politiques. Pourtant, cette dénomination date de 1991. Inventé par la zoologiste et épidémiologiste américaine Theo Colborn, ce terme apparaît complexe et scientifique.

Son utilisation semblerait quelque peu contre-productive : il fait peur mais on ne sait pas ce qu’il désigne, alors on ne s’y intéresse pas et on continue comme avant. Pourtant, selon Le Monde, "plusieurs études ont estimé le coût sanitaire de l’exposition à ces substances à 157 milliards d’euros par an pour l’Europe et à 340 milliards de dollars annuels aux États-Unis". La démarche qui est ici la nôtre, c’est donc de tenter d’expliquer simplement ce qu’il désigne tout en pointant du doigt quelques-uns des enjeux majeurs qui ont trait à ce débat.

Qu’est-ce que c’est ?

Tout d’abord, à quoi fait référence l’adjectif "endocrinien" ? Les perturbateurs endocriniens, comme leur nom l’indique, perturbent le système endocrinien. Pour ceux qui auraient séché les cours de SVT, le système endocrinien est un système du corps humain, au même titre que les systèmes pulmonaire ou cardiaque. Il regroupe les organes sécrétant des hormones comme les ovaires, la thyroïde ou le pancréas. En fait, comme il n’existe pas de lien physique pour les relier les uns aux autres et que la nature fait bien les choses, ils fabriquent des hormones afin de leur permettre de communiquer entre eux, ce sont des sortes de messagers chimiques qui ont un impact sur le corps. Il faut déjà rappeler concrètement ce qu’est une hormone. Selon le dictionnaire Larousse, une hormone est une "substance sécrétée par une glande endocrine, libérée dans la circulation sanguine et destinée à agir de manière spécifique sur un ou plusieurs organes cibles afin d’en modifier le fonctionnement". Sécrétée par les glandes hormonales, elle agit en se fixant sur des récepteurs dédiés, sur des cellules. Les hormones peuvent également être végétales, comme le soja par exemple.

Du coup, un perturbateur endocrinien va avoir un effet négatif sur les hormones naturelles du corps. Comment peut-il pénétrer le corps humain ? Par ingestion ou par inhalation, mais pas seulement : il y eut même du bisphenol A (un PE) sur les tickets de caisse et tickets de carte bancaire. Les perturbateurs endocriniens sont présents à peu près partout dans notre système de consommation : nourriture, médicaments, plastique alimentaire, canettes… Si l’on considère que c’est mauvais, c’est parce que ça mime et bloque le fonctionnement d’une hormone normale, c’est-à-dire naturelle, et peut brouiller les informations reçues par le corps. Cependant, c’est sournois car leur influence sur l’organisme n’est pas directe.

Concrètement, qu’est-ce que cela modifie ?

Pourquoi est-ce dangereux ? En fait, la molécule chimique est tellement proche de l’hormone naturelle que le corps peut se tromper et les confondre, ou pire substituer complètement la première à la seconde et l’hormone chimique va prendre la place de l’hormone humaine sur le récepteur qui lui est dédié. Les perturbateurs endocriniens bloquent l’action de l’hormone ou la miment. Cela devient donc encore plus dangereux lorsque cela concerne une femme enceinte car le fœtus, en formation, peut ingérer des perturbateurs endocriniens via l’alimentation et le mode de vie de sa mère, et s’y habituer, modifiant totalement son système hormonal en formation. Le bébé grandit avec des hormones de synthèse exogènes, c’est-à-dire qui viennent de l’extérieur et remplacent les hormones naturelles. Le fonctionnement de l’organisme humain est en réalité aliéné par la présence de perturbateurs endocriniens, en particulier les organismes d’êtres en croissance.

Si l’on en parle autant et que l’on s’inquiète de leur prolifération, c’est parce qu’ils auraient un énorme impact sur la santé et seraient responsables de nombreux cancers comme celui du sein et de l’augmentation de leur nombre, mais aussi sur la reproduction, notamment sur les spermatozoïdes, leur quantité aussi bien que leur quantité étant dépréciée par les effets des perturbateurs endocriniens.

La déclaration de Wingspread, publiée par Theo Colborn dans L’homme en voie de disparition en 1991 (éd. Terre vivante), a démontré un changement de paradigme dans la manière dont les perturbateurs endocriniens peuvent empoisonner les populations : la durée d’exposition importe plus que la dose, elle est donc plus dangereuse qu’un poison en tant que tel, car bien plus vicieuse. Elle précise également que le délai de latence entre l’exposition à ces perturbateurs et les premiers effets pouvait être très important. Cela marcherait un peu comme avec les délais de prescription en droit pénal : difficile de prouver une culpabilité trente ans plus tard, et encore plus si le meurtrier a commencé à sévir à l’intérieur du ventre de la mère, sans que la victime ne s’en rende compte.

Poêles, détergents, biberons, dentifrices, canettes de soda, lunettes de soleil, vêtements, éponges, piles, maquillage, aliments, conserves… Tous ces produits du quotidien sont concernés. Pourtant, la prise de conscience est d’une lenteur ahurissante.

Comment légiférer ? Principe de précaution versus interdiction

  • Actuellement, que dit la loi sur ce sujet ?

Aujourd’hui, il n’existe aucune loi commune à tous les pays de l’Union européenne permettant une réglementation dans toute la zone. En France, en 2005 a été lancé le PNRPE (Programme national de recherche sur les perturbateurs endocriniens) qui est géré depuis 2009 par l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail). En 2014, une réglementation, non contraignante, a été instaurée par le gouvernement français : la Stratégie nationale contre les perturbateurs endocriniens. Néanmoins, le Bisphénol A, un perturbateur endocrinien, a été interdit du système de fabrication des biberons en 2010 en France. Son utilisation dans les papiers thermiques (tickets de caisse ou de carte bleue), que l’on a évoquée précédemment, a été réglementée par la Commission européenne, qui a ordonné son interdiction au-delà d’une dose égale à 0,02 % d’ici au 2 janvier 2020. Pour le reste, il n’y a pas de réglementation. L’importance d’une législation au niveau européen est d’autant plus importante au vu du flux de circulation des produits de consommation dans la zone d’échange que constitue l’Union européenne. Avant son élection à la présidence de la République, Emmanuel Macron (En marche !) avait déclaré qu’il souhaitait tendre vers une interdiction progressive mais réfutait une interdiction complète.

Si cela n’avance pas, il semblerait que les lobbys jouent un grand rôle dans l’incitation à ne pas faire interdire les perturbateurs endocriniens. Selon l’émission Allô docteurs sur France 5, " le Conseil européen de la chimie emploie 150 personnes et dépense six millions d’euros par an en lobbying". Les conflits d’intérêts lorsque des contre-expertises et contre-enquêtes sont commandées sont à peine dissimulés. L’eurodéputée Europe écologie-Les Verts (EELV) Michèle Rivasi a expliqué aux journalistes de Reporterre le poids qu’a le lobby industriel dans cette bataille de santé publique :

"La stratégie de lobbying qui s’exerce en faveur des perturbateurs endocriniens est similaire en termes d’efficacité et d’importance à ce qui se joue dans le domaine du nucléaire ou de l’agrobusiness."

  • Les perturbateurs endocriniens sont sympas, ils ne choisissent pas

Concrètement, comme il semblerait que les États ne soient pas prêts à légiférer au vu des profits et en dépit des dangers, mieux vaut apprendre à retourner les emballages et comprendre le charabia écrit au dos de nos produits. Ça coûte parfois de l’argent et toujours du temps, mais concrètement, si on ne le prend pas maintenant, on n’en aura plus après, en fait. Sans vouloir casser l’ambiance.

Et même lorsque l’on cherche activement à consommer plus sainement, on est indirectement et inconsciemment exposé à ces effets néfastes. En effet, en février dernier, l’association Générations futures a publié une étude démontrant que même les écologistes, fervents opposants aux perturbateurs endocriniens, y étaient exposés. Des personnalités telles que Yann-Arthus Bertrand, Nicolas Hulot, Delphine Batho, José Bové ou encore Nicolas Hulot ont accepté de faire tester leurs cheveux pour qu’y soit recherchée la présence des grandes familles de PE. "Ce sont des personnes qui font attention à ce qu’elles mangent et à l’environnement dans lequel elles vivent", selon le directeur de Générations futures, François Veillerette. Et pourtant, le résultat fut sans appel : "100 % des personnalités ont dans le corps chacune des familles de produits analysés!"

 

[Article initialement publié le 7 avril 2017 et mis à jour le 5 juillet 2017.]