Au fait, pourquoi Emmanuel Macron veut-il se donner l’image d’un président "jupitérien" ?

"C’est quand Jupiter fait gronder la foudre que nous croyons qu’il règne dans les cieux." (Horace)

BERLIN, GERMANY - MAY 15: Emmanuel Macron, President of France is pictured during a press conference with German Chancellor Angela Merkel (not pictured), on May 15, 2017 in Berlin, Germany. It is the first visit in of Macron after his election. (Photo by Florian Gaertner/Photothek via Getty Images)

© Florian Gaertner/Photothek via Getty Images

Interrogé par le magazine Challenges le 16 octobre 2016, Emmanuel Macron avait expliqué vouloir être un chef d’État "jupitérien". Ainsi, il souhaitait très clairement s’opposer à son prédécesseur François Hollande, ce dont il ne se cachait pas :

"François Hollande ne croit pas au 'président jupitérien'. Il considère que le président est devenu un émetteur comme un autre dans la sphère politico-médiatique. Pour ma part, je ne crois pas au président 'normal'. Les Français n’attendent pas cela. Au contraire, un tel concept les déstabilise, les insécurise. Pour moi, la fonction présidentielle dans la France démocratique contemporaine doit être exercée par quelqu’un qui, sans estimer être la source de toute chose, doit conduire la société à force de convictions, d’actions et donner un sens clair à sa démarche."

Déclarer vouloir être un président jupitérien, cela témoigne évidemment d’une volonté de rompre totalement avec le président "normal" François Hollande et de re-sacraliser une fonction abîmée. En communication politique, il faut des symboles et ceux-ci doivent envoyer des signaux forts, interpeller l’électeur. L’adjectif "jupitérien" a l’avantage d’être à la fois valorisant, emphatique, profond, tout en évitant l’écueil d’être trop élitiste car tout le monde connaît Jupiter.

Cette comparaison dénote une tentative de construction en contre, assez classique, plutôt cohérente avec la volonté d’un candidat en campagne de tuer le père, symbolisé par François Hollande et sa normalité revendiquée. Bien qu’ayant été son secrétaire général adjoint, puis son ministre pendant deux ans, Emmanuel Macron a ainsi souhaité éviter tout rapprochement avec son ex-mentor.

Pour Bruno Cautrès, chercheur au CNRS, c’est une manière de "restaurer la solennité du pouvoir présidentiel, en rupture avec le mandat de François Hollande, mais aussi celui de Nicolas Sarkozy". Il ajoute :

"Cela s’inscrit par ailleurs dans le 'renouvellement' qu’il prône et va aussi lui permettre de balayer les critiques sur son jeune âge, le fait qu’il n’ait jamais été élu auparavant. Il s’est rendu compte que, depuis dix ans, il n’y avait pas eu de fil rouge, de narration du mandat : il veut y remédier. C’est d’ailleurs frappant de constater que depuis son élection il est désormais dans un registre sobre, loin du style flamboyant, lyrique, de ses meetings de campagne."

"Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule"

Interrogé par 20 minutes, Eddy Fougier, politologue et chercheur à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), voit là une évocation du "monarque républicain à la parole rare. C’est un retour au schéma 'rassurant' de l’exercice de Charles de Gaulle ou de François Mitterrand qui collait à l’esprit de la Ve République." Et puis, ça permet aussi d’essayer d’imposer aux médias une référence, qu’ils seront libres de fustiger, contester ou d’opposer, mais ça fixe un point de départ, ce ne sont pas les journalistes qui vont lui choisir un surnom. Ça a d’ailleurs fonctionné, en témoigne la une du magazine Le Point début juin, intitulée "'Jupiter' à l’Élysée". Mais il s’agit d’un point de comparaison ambitieux, voire très ambitieux.

La sémiologue Marie Treps explique pour BFM TV : "Jupiter, dans la mythologie, ce n’est pas un simple dieu, c’est le roi des dieux." S’associer à un dieu romain, qui plus est au maître du ciel et de la terre, ça n’est pas anodin, cela contribue à véhiculer une certaine idée de noblesse, ça renvoie à un imaginaire des hautes sphères. Ça donne l’image d’un président qui prend de la hauteur, de la hauteur par rapport aux partis politiques traditionnels, notamment, et ça tend à lui conférer un pouvoir décisionnel immense.

Pour Horace dans ses Odes, "les rois eux-mêmes sont sous l’empire de Jupiter qui, d’un froncement de sourcil, ébranle l’univers". Il semblerait que ce soit une idée à laquelle a pensé l’équipe de communication d’Emmanuel Macron. Interrogé par France Culture, John Scheid, historien spécialiste de l’Antiquité romaine, explique en effet qu’il s’agit selon lui d’un moyen d’instaurer une relation particulière avec l’équipe de ministres qui lui devront respect et obéissance, et de montrer qui va gouverner :

"Entre les dieux, ça craque parfois, il y a des batailles… mais avec les humains, il sait que le moindre geste peut être écrasant et mettre un terme à l’affaire. Cette répartition, moi j’y pense dans le rapport avec le Premier ministre et le gouvernement. La parole est performative."

La parole est peut-être performative mais elle est aussi tactique. Comme l’écrivait Molière dans Amphitryon : "Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule." Au sens figuré, dorer la pilule, cela signifie "adoucir par des paroles flatteuses les regrets que cause une chose désagréable". Une définition qui semble bien coller avec celle de l’homme politique, souvent maître sophiste.