Qui est Donald Tusk, réélu à la tête du Conseil européen ?

Jeudi 9 mars, les pays membres de l'Union européenne se réunissaient pour désigner le président du Conseil européen. Le résultat est sans appel : Donald Tusk reste à la tête l'organe exécutif européen. S'il a été réélu sans problème à Bruxelles, Donald Tusk ne fait pas l'unanimité chez lui, en Pologne. Portrait.

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Une ascension politique précipitée

Dans un mois, Donald Tusk fêtera ses soixante ans. Ancien vice-président du Sénat polonais, cet ancien député est une figure politique majeure de son pays. Pourtant, cet homme d'État s'était d'abord orienté vers une carrière de chercheur. Détenteur d'un diplôme d'histoire obtenu à l’université de Gdańsk, il a par la suite monté une entreprise de peinture avant d'enfin embrasser le virage politique, amorcé lors d'une expérience de syndicaliste.

Marié et père de deux enfants, Donald Tusk est issu de la minorité cachoube. À ce propos, il avait déclaré en 2008 au journal israélien Haaretz que, selon lui, son peuple "comme le peuple juif, est composé de gens qui sont nés et vivent dans les zones frontalières et étaient soupçonnés par les nazis et les communistes d’être déloyaux ".

En 1991, ce fils d'un charpentier et d'une secrétaire médicale est élu à la Diète, l'équivalent de notre Assemblée nationale, puis au Sénat six ans plus tard. Il cofonde en 2001 un parti de centre-droit dénommé Plate-forme civique (PO) dont le slogan en dit long sur son idéologie politique : "Ni à droite ni à gauche mais en avant vers l’Europe." Lors de l'élection présidentielle de 2005, il est candidat sous les couleurs du PO mais est battu au second tour alors qu'il était en tête du premier. Il obtient 46 % des voix, défait par le parti Droit et justice, conservateur et eurosceptique, emmené par les jumeaux Lech et Jaroslaw Kaczynski, actuellement au pouvoir. Cet échec peut en partie être attribué à des rumeurs accusant son grand-père d'avoir été volontaire dans la Wehrmacht, qui ont semé le trouble dans l'opinion publique.

Néanmoins, Donald Tusk parvient à être nommé président du Conseil des ministres en 2007, poste qui le place à la tête de l'exécutif polonais. C'est en 2014 qu'il quitte cette fonction de chef du gouvernement pour devenir président du Conseil européen, succédant au Belge Herman Van Rompuy.

Le Conseil européen est une institution regroupant les chefs d'État des pays de l'Union européenne. En tant que président, son rôle est de représenter l'Union dans le monde et de coordonner l'action des 28 pays membres ainsi que les sommets qui les réunissent. Il a été réélu le 9 mars 2017 à 27 voix contre une, alors qu'il en suffisait de 21 pour obtenir la majorité dite qualifiée, et ce malgré une opposition farouche de la part de son propre pays, comme le souligne Le Point.

C'est le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel qui a annoncé la réélection du Polonais sur son compte Twitter, reprenant la formule utilisée à l'issue d'un conclave lorsqu'un nouveau pape est désigné, "Habemus papam" :

Un homme controversé

Deux scandales ont largement remis en cause l'honnêteté de Donald Tusk en Pologne.

En 2010, alors que Tusk est chef du gouvernement, Lech Kaczynski, président de l'époque, meurt dans un accident d'avion en compagnie de sa femme, du gouverneur de la Banque nationale, du vice-ministre des Affaires étrangères et de plusieurs parlementaires et militaires de haut rang. En tout, 96 personnes ont perdu la vie dans cet évènement tragique, survenu à Smolensk en avril 2010. Le frère jumeau de Lech Kaczynski, Jaroslaw, également une personnalité politique éminente en Pologne, accuse Donald Tusk d'être "moralement responsable" de sa mort. Il pointe du doigt ce qu'il pense être un complot entre M. Tusk et le président russe Vladimir Poutine pour éliminer Lech Kaczyński.

La seconde affaire qui entache sérieusement la réputation de Donald Tusk fait suite aux révélations publiées par le magazine polonais Wprost en juin 2015. Des écoutes compromettantes effectuées dans des restaurants de Varsovie durant l'été 2013 entre Marek Belka, le gouverneur de la Banque centrale de Pologne, et Bartiomiej Sienkiewicz, le ministre de l'Intérieur polonais, sont révélées, laissant entendre que la corruption va bon train dans les hautes sphères de la vie politique polonaise.

On y entend le ministre de l'Intérieur tenter de convaincre le gouverneur de la Banque centrale de soutenir la politique budgétaire du gouvernement en échange de la démission du ministre des Finances. À l'époque de ces révélations, ce ministre avait bien démissionné. En tant que Premier ministre, Donald Tusk s'en était défendu : "Ils ne passaient pas un accord criminel comme certains l'affirment mais ils parlaient des actions communes que pourraient mener la banque nationale et le gouvernement dans le cas d'une éventuelle crise financière." L'opposition avait alors demandé la démission de Donald Tusk, qui avait toujours refusé en pointant du doigt une tentative de coup d'État : "Imaginez à quel point il est facile de faire du chantage aux fonctionnaires d'État avec de tels enregistrements, pris à leur insu dans le cadre de leur vie privée ou professionnelle."

Un mandat européen contrasté

Donald Tusk peut se vanter de résultats économiques très convaincants à la tête de la Pologne, puisque ce fut pratiquement le seul pays à garder la tête hors de l'eau malgré la profonde crise économique qui déstabilise l'Europe depuis 2007. En effet, la Pologne a réussi à conserver l'un des taux de croissance les plus importants de l'Union, ce qui en a fait l'une des économies les plus dynamiques, alors qu'elle n'y est entrée qu'en 2004. Au troisième trimestre de l'année 2007, la croissance de son PIB atteint les 6,5 % alors même que la moyenne des autres pays est seulement de 2,9 %. Réussir à être la seule nation à ne pas entrer en récession sur les 28 États que compte l'Union européenne relève de la prouesse.

Néanmoins, chez lui en Pologne, Donald Tusk se voit accusé de ne pas agir en faveur de son pays, notamment à cause de sa position extrêmement pro-européenne et assumée comme telle. Interrogé par le site internet Wpolityce.pl, le ministre des Affaires étrangères polonais, Witold Waszczykowski est allé jusqu'à le qualifier d'"icône du mal et de la stupidité", estimant que M. Tusk devrait rester "loin de la Pologne".

En effet, le gouvernement actuel dénonce depuis plusieurs mois le "diktat de Berlin".  Donald Tusk parle très bien l'allemand, ce qui lui permet de communiquer aisément avec Angela Merkel. Il a d'ailleurs dû apprendre l'anglais en urgence lorsqu'il est arrivé à la tête du Conseil européen. Au-delà du détail linguistique, leur proximité est également politique. La chancelière allemande lui a d'ailleurs apporté son soutien, considérant sa réélection comme "un signe de stabilité" de l'Union européenne. Jeudi 9 mars, elle a également déclaré "se réjouir de poursuivre le travail avec lui". Cette proximité dérange le gouvernement polonais, qui craint que la Pologne et les pays de l'Europe de l'Est de manière générale, ne soient à la botte de l'Allemagne et du couple franco-allemand.

Varsovie accuse également Donald Tusk d'avoir abusé de sa position pour s'ingérer dans les affaires politiques intérieure de manière "personnelle".

Le parti polonais Droit et justice (PiS) actuellement au pouvoir en Pologne, reproche à Donald Tusk d'avoir "lutté contre son propre gouvernement". Ce dernier s'en défend, estimant "s'être efforcé durant son mandat de rester neutre et impartial", ce qu'il considère comme étant mission accomplie : "Je pense y être parvenu."

Angela Merkel et Donald Tusk. © European People's Party/Wikicommons/CC

De l'action de Donald Tusk au Conseil européen, Janis Emmanouilidis, analyste du think tank bruxellois European Policy Center (EPC) a déclaré auprès du Point : "Au début, on avait vraiment l'impression que c'était difficile pour lui. Il ne voulait pas vraiment s'impliquer dans la crise grecque. C'est seulement en juillet 2015 qu'il a pris les choses en main et a poussé tous les dirigeants à trouver un compromis."

Lors du référendum au sujet du Brexit, Donald Tusk avait tapé du poing sur la table, se montrant plus autoritaire que d'ordinaire, en déclarant qu'"il n'y aurait aucun biscuit sur la table, seulement du sel et du vinaigre". Il avait également affirmé sa position et fait plier l'Allemagne lors des discussions au sujet de l'accueil des migrants et des frontières.

Mais si cet europhile convaincu dérange de manière évidente, il a reçu un appui quasi unanime de la part des membres de l'UE.

Une victoire incontestée

Des 28 représentants étatiques devant se prononcer au sujet du renouvellement de mandat de M. Tusk, la seule a s'y être opposée est la Première ministre polonaise Beata Szydlo, déclarant que "rien ne doit être fait sans [eux] et sans [leur] accord". Même l'allié hongrois de la Pologne, Viktor Orbán, souvent proche politiquement des polonais, a voté en faveur de Donald Tusk.

Le sommet de Bruxelles des 9 et 10 mars avait pour objet l'unité de l'Europe à 27 après le Brexit. Un ministre de son gouvernement a fait savoir que la Pologne comptait bloquer les décisions prises lors de ce sommet. Ne pouvant agir sur la réélection de M. Tusk, l'exécutif polonais tente donc de se faire entendre en refusant de signer les conclusions du sommet.

Jeudi 9 mars, le principal intéressé a réagi à l'annonce de sa réélection, en déclarant : "Je ferai de mon mieux pour rendre l'UE meilleure."