La justice reconnaît le caractère raciste du meurtre de Chaolin Zhang

Le 7 août 2016, Chaolin Zhang était roué de coups par trois individus à Aubervilliers. Quelques jours plus tard, il est mort de ses blessures. Son homicide a profondément affecté les communautés asiatiques, qui souffrent en silence d’un racisme dont on parle beaucoup moins. Aujourd’hui, le dossier judiciaire révèle que ce père de famille de 49 ans a bien été victime de racisme.

Le 7 août 2016, Chaolin Zhang, père de famille de 49 ans et couturier à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, est mort après avoir été sauvagement agressé dans la rue. Tout est parti du vol d’un sac qui ne contenait rien de plus que des bonbons, des cigarettes et des lunettes. Chaolin Zhang est roué de coups, il s’écroule par terre, et sa tête heurte le trottoir, comme le relate cet article du Point. Cinq jours plus tard, il succombe à ses blessures. Trois semaines après, trois personnes sont interpellées et placées en détention pour "vol en réunion avec violence ayant entraîné la mort" : Y. (15 ans), S. (17 ans) et M. (19 ans).

À l’époque, la circonstance aggravante de racisme, telle que définie dans l’article 132-76 du Code pénal, est écartée. Ce texte dispose que "lorsqu’un crime ou un délit est précédé, accompagné ou suivi de propos, écrits, images, objets ou actes de toute nature qui soit portant atteinte à l’honneur ou à la considération de la victime ou d’un groupe de personnes dont fait partie la victime à raison de son appartenance ou de sa non-appartenance, à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion déterminée, le maximum de la peine privative de liberté encourue est relevé". En des termes plus simples, s’attaquer à quelqu’un en raison de ses origines relève du racisme, et est sévèrement puni par la loi.

"On a entendu souvent dire que les Chinois ont beaucoup d’argent"

Aujourd’hui, de nouveaux éléments du dossier mettent en lumière la nature raciste de cette agression. Un racisme anti-asiatique dont parlent peu les médias et les responsables politiques, et qui pourtant est de plus en plus prégnant. Gurvan Kristanadjaja, journaliste à Libération, a eu accès au dossier sur la mort de Chaolin Zhang, et en détaille les origines dans l’article "Mort de Chaolin Zhang à Aubervilliers: trois agresseurs qui ciblaient des Asiatiques". On y apprend notamment que les trois jeunes interpellés dans l’affaire ont tenu des propos racistes lors des procès-verbaux.

Au début de sa garde à vue, Y., qui est collégien au moment des faits raconte : "Rue des Écoles, nous avons vu deux personnes d’origine chinoise et nous avons remarqué que l’une de ces personnes avait une sacoche. Direct, nous avons décidé de prendre cette sacoche sans même se concerter. Nous les avons alors suivis. M. a donné un coup de pied à l’une des personnes qui est tombée par terre." Un coup de pied dans le thorax qui entraînera la mort de la victime.

Cependant, M. conteste cette version, et explique qu’il faisait simplement le guet. "Ensemble, on a vu passer les deux personnes d’origine chinoise et on les a suivies. J’ai alors attrapé l’homme par le col et je lui ai dit 'toi, tu ne bouges pas'", a-t-il raconté à la police. Lors d’une confrontation judiciaire entre les trois jeunes, Y. finit par revenir sur sa version des faits : "M. n’a pas envoyé un coup de pied, le Chinois lui a fait peur et il l’a juste poussé."

Quant aux raisons de l’agression, elles sont pour le moins explicites. En garde à vue, S. a affirmé que "les personnes d’origine asiatique ont plus d’argent. On a entendu souvent dire que les Chinois ont beaucoup d’argent." En outre, M. "a été mis en cause dans 23 affaires de vol avec violence, commises en groupe contre des personnes originaires d’Asie", entre décembre 2015 et janvier 2016, précise Libération.

Le 19 juillet, la juge d’instruction chargée de l’affaire a donc retenu la circonstance aggravante de racisme pour le meurtre de Chaolin Zhang. C’est la première fois qu’un cas de racisme anti-asiatique est reconnu dès ce stade de l’enquête dans une affaire aussi médiatisée. "C’est un racisme banalisé. Plusieurs éléments ont permis de requalifier le dossier, explique l’avocat de la famille Zhang, Me Vincent Fillola à Libération. Il détaille : "D’abord, leurs déclarations : le fait qu’ils n’aient pas ciblé ces personnes de manière anodine. Et puis leurs antécédents : deux d’entre eux étaient en liberté surveillée, l’autre était déjà connu pour des faits de violence qui visaient la communauté."
 
De son côté, l’avocat de M., Me Philippe-Henry Honegger, nie complètement la notion de racisme dans cette agression mortelle. "À une époque, les jeunes attendaient sur le bord des autoroutes et cassaient la vitre [des voitures] avec des pierres. Ils prenaient le sac des femmes. Pourtant on ne leur a jamais dit 'c’est un vol sexiste'", proteste-t-il. Ne s’arrêtant pas à cette comparaison douteuse, l’avocat s’enfonce dans les préjugés et stéréotypes : un moment, les personnes d’origine chinoise étaient régulièrement la cible de vol après les mariages à la sortie du restaurant. Ils recevaient une somme importante, c’est la tradition. Si les Australiens avaient eu la même tradition, ils auraient été visés aussi. Ce n’est pas du racisme. La communauté asiatique a décidé de sensibiliser sur la question du racisme anti-asiatique. Je ne dis pas qu’il n’existe pas. Mais les juges se sont peut-être laissés emporter par ça."
 
Si la communauté asiatique "a décidé de sensibiliser sur la question du racisme anti-asiatique", c’est surtout parce qu’il existe, et qu’il est bien trop minimisé par la société. Depuis la mort de Chaolin Zhang, qui n’avait rien fait d’autre que d’être lui-même, la communauté asiatique, habituellement silencieuse, s’est fortement mobilisée. Le fait que la justice ait reconnu ce crime comme raciste, est un petit pas vers la prise de conscience nécessaire de ce mal dont on rit trop souvent, au lieu de s’en indigner.