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Référendum en Turquie : Erdogan et le camp du "oui" l'emportent de très peu

Ce dimanche 16 avril, les Turcs étaient appelés aux urnes. L'issue de ce scrutin constitue un changement important dans la vie du pays : une réforme constitutionnelle conférant pratiquement les pleins pouvoirs au président. Si Recep Tayyip Erdogan a gagné son pari, l'opposition dénonce une fraude présumée.

© Mikhail Svetlov/Getty Images.

© Mikhail Svetlov/Getty Images.

"Plus grande, plus forte, plus prospère, plus stable, c'est un tournant dans l'histoire de la Turquie." – Recep Tayyip Erdogan

Dimanche 16 avril, un référendum était organisé en Turquie. Le président Recep Tayyip Erdogan consultait son peuple afin d'entamer une réforme constitutionnelle, également appelée "projet de réforme sur la présidentialisation". Adopté au Parlement le 21 janvier 2017, il devait donc être confirmé ou infirmé par voie référendaire hier. Les mesures les plus contestées qui le composent sont :

  • la suppression du poste de Premier ministre ;
  • l'autorisation pour M. Erdogan de se représenter deux fois, ce qui pourrait lui permettre de rester au pouvoir jusqu'en 2029 ;
  • la possibilité pour le président de nommer et révoquer les ministres ;
  • l'intervention du président dans les affaires judiciaires ;
  • la possibilité de déclarer l'état d'urgence, comme le souligne L'Express, en cas de "soulèvement contre la patrie" ou d'"actions violentes qui mettent la nation [...] en danger de se diviser".

Les opposants à cette réforme, citoyens ou organisations non gouvernementales (ONG), craignaient qu'elle ne confère un pouvoir trop important au président et l'ont qualifiée de "dérive autoritaire". Les personnes qui soutiennent M. Erdogan et cette réforme la justifiaient quant à elles par la vague d'attentats terroristes qui touche la Turquie depuis de nombreux mois et qui nécessite, selon elles, un exécutif plus fort pour pouvoir y faire face.

Avant le vote de dimanche, Konbini avait rencontré un jeune étudiant turque de 28 ans, Erdal, opposé à la réforme constitutionnelle, qu'il associait à une forme d'"antidémocratie". Inquiet, ce dernier déclarait : "Je crois que c’est ce qui aura le plus de conséquences sur l'avenir de la jeunesse turque : si la nouvelle constitution passe, nous n’arriverons pas à mettre sur pieds une jeunesse ouverte et compétitive." Il expliquait les raisons qui pouvaient faire que le "oui" l'emporte et voyait en Recep Tayyip Erdogan une personnalité extrêmement puissante, sur lequel repose tout le parti au pouvoir. Selon Erdal, sans lui, l'AKP (Parti de la justice et du développement) s'effondre :

"Parce qu’une personne intelligente et indépendante, qui a lu la nouvelle constitution de manière objective, ne peut pas voter 'oui'. Mais il suffit qu’on parle d’Erdogan, qu’on prononce son nom, et ses soutiens fanatiques perdent la raison. Ils lui obéissent sans poser de questions, parce que tout le monde sait que l’AKP ne pourrait même pas survivre un an sans Erdogan."

Les opposants à ce projet mettaient en cause la fin de la séparation des pouvoirs, soulignant le risque d'augmentation des purges et craignant la fin de toute forme de démocratie dans le pays, l'impossibilité de renouveler les figures au pouvoir, l'instauration d'un régime complètement autoritaire et la réinstauration de la peine de mort, abolie en 2004.

L'opposition suspecte une fraude

Les résultats du référendum sont tombés dimanche soir : le "oui" l'a emporté à 51,4 % des suffrages exprimés. Si c'est donc très loin d'être un plébiscite, cela n'en reste pas moins une victoire pour le gouvernement. On note également que les trois villes principales du pays, Istanbul, Ankara et Izmir, ont toutes les trois voté majoritairement "non". Inversement, on observe une adhésion importante des turcs installés en France au camp du "oui", qui l'emporte à 65,11 %  chez les expatriés dans l'Hexagone.

Après la publication des résultats, le camp de l'opposition a pointé du doigt des irrégularités dans la manière dont s'est déroulé le vote. En effet, pour justifier ces accusations de fraude, il remet en cause la décision d'accepter des bulletins qui ne comportent pas de sceau officiel validé par les scrutateurs et donc non conformes à la loi, comme l'explique Le Figaro. Le Haut Conseil électoral aurait décidé d'accepter ces votes à la dernière minute, ce qui constitue pour le chef du parti de l'opposition, le CHP (Parti républicain du peuple), Kemal Kiliçdaroglu, une raison qui a "rendu sujet à débat la légitimité du référendum" et qui a "jeté une ombre sur la décision de la nation".

L'opposition demande donc à ce que l'on procède à un recomptage des voix. Malgré une campagne de communication du président Erdogan très très développée, ayant été jusqu'à entraîner un incident diplomatique  avec les Pays-Bas et l'Allemagne, les sondages précédant le vote des dernières semaines montraient une forme d'indécision générale . Le "oui" n'était pas du tout assuré de gagner. Dans un contexte comme celui-ci, chaque voix compte et l'opposition le sait. D'autant plus que, selon le Washington Post, ce serait un million et demi de bulletins qui pourraient potentiellement être frauduleux, ce qui est non négligeable au regard de la faible avance du "oui" qui l'a emporté sur le "non" à 1, 25 millions de voix près.

Le Premier ministre turc Binali Yildirim a pour sa part salué ce résultat lors d'un discours à Ankara : "La Turquie ouvre une nouvelle page de son histoire démocratique. Le dernier mot revient à la nation et la nation a dit 'oui'." L'éditorialiste de CNN Frida Ghitis dans un article intitulé "La démocratie est morte aujourd'hui" a, à l'inverse, considéré que ce résultat "promet de rendre la Turquie moins démocratique, plus profondément divisée et plus religieuse que jamais".

Maintenant, la question de la peine de mort

Selon L'Express, lors d'un discours de M. Erdogan dans la capitale après sa victoire, les citoyens acquis à sa cause auraient scandé "peine de mort ! peine de mort !". Ce à quoi le président leur aurait répondu qu'il allait "maintenant discuter de cela avec le Premier ministre Binali Yildirim" et envisager l'organisation d'une nouvelle consultation populaire sur le sujet. Son rétablissement apparaît très inquiétant au regard de la manière dont sont déjà traités les opposants politiques et des purges déjà à l'œuvre depuis plusieurs mois en Turquie.

Les candidats à l'élection présidentielle française, de tous bords confondus, étaient invités à réagir ce matin à l'événement. Ils ont tous rejeté l'idée de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne dans de telles conditions, à l'instar de Benoît Hamon, candidat du Parti socialiste, qui a expliqué que "la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne [était] largement repoussée, tant l’état d’esprit de M. Erdogan depuis plusieurs mois à l’égard de l’UE est peu coopératif. [...] Il y a eu une nouvelle provocation de M. Erdogan hier sur ce point, la volonté de faire un référendum sur la peine de mort".