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"Je suis sûr que nous l’emporterons" : la jeunesse turque contre le référendum d’Erdogan

Alors que Recep Tayyip Erdogan Erdogan propose par référendum une révision constitutionnelle qui pourrait faire basculer le pays dans une dictature semi-démocratique, une large part de la jeunesse milite pour le "non". Interview avec l'un de ces jeunes épris de liberté.

Dimanche 16 avril, près de 60 millions de Turcs vont se prononcer sur le référendum qui leur est proposé par leur président, Recep Tayyip Erdogan. Qui mieux que Can Dündar, emblématique journaliste de l'opposition turque qui publie ce 14 avril une tribune dans Le Monde, pour en expliquer les grands enjeux ?

"Désormais, pour nous tous, l’heure est à la nécessité de prendre une décision claire. Allons-nous assister en spectateurs à la transformation définitive en dictature religieuse du seul exemple de laïcité et de démocratie dans le monde musulman ou bien allons-nous soutenir tous ceux qui luttent pour la liberté en Turquie ?"

L'autoritarisme ou la démocratie, l'islamisme totalitaire ou la laïcité, le pouvoir de tous ou le règne d'un seul : le résultat du référendum ne définira pas seulement les contours d'une nouvelle constitution, il façonnera le système politique turc pour les années à venir, peut-être les décennies, autour d'un seul homme.

Car la constitution proposée à son peuple par le président Erdogan lui permettrait de facto d'enterrer ce qu'il reste de contrepouvoirs en Turquie en s'arrogeant des prérogatives démesurées. Possibilité de nommer et révoquer les ministres sans contrôle du Parlement, suppression du poste de Premier ministre et transfert de ses pouvoirs au président, normalisation des manœuvres par décrets présidentiels, mise au pas des instances judiciaires, omnipotence de son parti l'AKP... la liste des régressions antidémocratiques est longue comme le bras.

Face à l'enjeu, et malgré l'écrasante propagande pro-"oui" orchestrée par le régime à coups de millions de dollars, une jeunesse se mobilise. Éduquée, libérale et pro-européenne, elle milite pour le "non" quitte à s'exposer à la vindicte de l'autre camp, voire à la violence de l'État. Erdal a 28 ans. Pour cet étudiant en master de relations publiques à l’université d’Istanbul, la Turquie ne trouvera son salut que par l'ouverture sur les sciences et le libéralisme politique, contre ce qu'il appelle les "fanatiques" d'Erdogan. Et à l'approche du référendum, son choix est fait. Interview.

Erdal, 28 ans, étudiant à Istanbul

Erdal, 28 ans, étudiant à Istanbul, milite pour le "non" au référendum.

Konbini | Qu’est-ce que tu vas voter au référendum, et pourquoi ?

Erdal | Je vais voter "non", sans aucun doute. Car si le "oui" passe, nous allons devoir vivre dans une république où le Parlement n’a plus aucun pouvoir effectif. Imagine juste deux secondes : avec la constitution actuelle il est déjà quasiment impossible pour la justice de fonctionner normalement, alors avec la nouvelle … Si le "oui" passe, nous allons devoir apprendre à composer avec une nouvelle norme : l’antidémocratie.

Selon toi et pour toi, quelles seraient les principales conséquences d’un "oui" au référendum ? Et pour la jeunesse turque ?

Les conséquences feraient vraiment flipper et menaceraient notre futur à tous, j’en suis absolument convaincu. Il faut bien comprendre une chose : les pays islamiques veulent mettre en place un conservatisme complètement différent de celui qui existe dans certains pays conservateurs d’Europe, comme la Hongrie ou la Pologne. Le conservatisme islamique dénie la science même, et remet en cause toute éducation scientifique de base. Et si vous essayez de protester, de présenter des arguments on vous répond le plus naturellement du monde : "Nous ne sommes pas une société de science."

Nos décisions et nos idées sont trop aisément manipulées par la religion et par les discours nationalistes. La campagne pour le référendum a rallié toutes les parties à une même idéologie, le populisme, et toute leur propagande tourne autour de discours populistes. L’AKP tape sur les kémalistes [héritiers du législateur républicain Mustafa Kemal, dit "Atatürk", ndlr], le CHP [Le Parti républicain du peuple, principal parti d'opposition, ndlr] tape sur les conservateurs islamiques… Mais de tout ce que j’ai vu et entendu, personne ne parle de science ou d’éducation. Parce qu’ils sont tous très conscients que ces thématiques sont compliquées à manier pour forger l’opinion publique. Je crois que c’est ce qui aura le plus de conséquences sur l'avenir de la jeunesse turque : si la nouvelle constitution passe, nous n’arriverons pas à mettre sur pieds une jeunesse ouverte et compétitive.

Et tu arrives à comprendre ceux qui vont voter "oui" au référendum ?

D’après moi, il y a deux sortes de profils qui votent "oui". D’une part, on a ceux qui ont de très fortes relations financières avec l’AKP, parce qu’ils ont construit toute leur réussite sociale grâce à ce parti. Pour eux, ça marche à fond. Les recherches montrent qu’ils représentent entre 25 et 30 % des gens qui soutiennent le "oui" au référendum.

Les 70 % restants sont, dans l’ensemble, beaucoup moins éduqués et appartiennent à des couches sociales défavorisées. Ils se font leur idée à partir du charisme d’Erdogan, de sa rhétorique et de ses déclarations chocs. Quand ses fanatiques le voient aller au conflit avec d’autres pays, ils approuvent sans une once de doute. Il y a un mois, des ministres turcs ont créé des incidents diplomatiques avec la Hollande et l’Allemagne. Ces clashs ont été montés de toutes pièces par le gouvernement. Grâce à eux, l’AKP a pu crier partout : "Regardez, les pays européens ne nous aiment pas, ils ne nous autorisent pas à faire campagne pour le 'oui', ils refusent que la Turquie soit un État fort !"

Le président Recep Tayyip Erdoğan (© Wikipedia CC)

Le président Recep Tayyip Erdogan. (© Wikipedia CC)

Erdogan a mis la Turquie dans une position de victime. Ce qui est marrant, c’est que ce sont les mêmes responsables qui, en 2008, ont voté une loi qui interdit à un ministre turc d’aller faire campagne à l’étranger. Bref. Après cet incident diplomatique, Erdogan a accusé la Hollande et l’Allemagne de renouer avec leur passé nazi, et tous les fanatiques d’Erdogan ont cru à cette mascarade. Parce qu’ils adorent ce genre de provocations, ils en redemandent. Quand Erdogan fait quelque chose, il le fait pour eux, comme eux le feraient. Ils se complètent.

Techniquement, ce n’est pas une élection générale, on vote pour une constitution. Alors d’une manière ou d’une autre, nous tentons de convaincre ces fanatiques d’Erdogan. Parce qu’une personne intelligente et indépendante, qui a lu la nouvelle constitution de manière objective, ne peut pas voter "oui". Mais il suffit qu’on parle d’Erdogan, qu’on prononce son nom, et ses soutiens fanatiques perdent la raison. Ils lui obéissent sans poser de questions, parce que tout le monde sait que l’AKP ne pourrait même pas survivre un an sans Erdogan.

En France, le climat est plutôt tendu à l’approche de l'élection présidentielle. C’est comment le climat social en Turquie, quelques jours avant le référendum ?

C’est super tendu, mais du côté du "non" on est tous très tolérants. On fait les choses pacifiquement, comme une force tranquille, et cette attitude dessert vraiment les partisans du "oui". Parce qu’Erdogan cherche à tout prix à organiser du conflit politique pour ensuite alimenter sa propagande. Il attend qu’il y ait un scandale pour sauter dessus et l’utiliser contre nous.

Mais nous sommes bien conscients de ce piège, on l’a déjà observé tellement fois, alors on se contrôle. Parce que toute sa rhétorique se base sur le conflit et la calomnie, il faut l’ignorer. Si on se mettait à lui répondre de manière frontale, il recommencerait à se poser comme une victime et à construire toute sa propagande autour de ça.

Ça c’est la théorie, dans la pratique, dans la rue, c’est difficile de tout contrôler. Le camp du "oui" a des ressources illimitées pour orchestrer sa propagande, il dépense des millions de dollars d’un claquement de doigt. Et le pire, c’est que le Haut Conseil des élections, qui est censé surveiller tout le processus électoral, ne peut absolument rien faire pour lutter contre ça. Normalement, il devrait interroger le camp du "oui" sur l’origine de leurs fonds, faire des enquêtes sur les moindres dépenses. Et pourtant ils sont totalement inefficaces. Nous, on se bat contre le conservatisme et l’injustice. Et je suis sûr que nous l’emporterons.