Retour sur les vives tensions entre la Turquie et l'UE

Samedi 11 mars, des ministres turcs soutenant la réforme constitutionnelle voulue par le président Erdogan se sont vu refuser l'entrée aux Pays-Bas.

Depuis, cet incident diplomatique s'est transformé en véritable polémique, qui est parvenue sur le territoire français. Décryptage.

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(Le président Recep Tayyip Erdoğan, © Wikipedia CC)

  • Que s'est-il passé ?

Deux ministres de nationalité turque se sont vu refuser l'entrée sur le territoire néerlandais le week-end dernier. Samedi 11 mars était organisé à Rotterdam un meeting en soutien au président de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, qui a mis en place un référendum le 16 avril qui vise à l'application d'une réforme très controversée. Comme l'explique 20 minutes, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu n'a pas eu le droit d'atterrir aux Pays-Bas. Quant à Fatma Betül Sayan Kaya, ministre de la Famille, qui venait en voiture de Düsseldorf en Allemagne, elle s'est également vu refuser l'accès au consulat.

  • Quel est l'objet de ces meetings ?

Un référendum est organisé en Turquie le 16 avril. Comme le rappelle Ouest France, le Président Erdogan demandera à son peuple de se prononcer au sujet de la réforme constitutionnelle qu'il souhaite mettre en place, qu'on appelle également "projet de réforme sur la présidentialisation", qui permet de passer d'un régime dit parlementaire à un régime dit présidentiel. L'amendement a déjà été adopté par le Parlement le 21 janvier 2017 et doit être confirmé par voie référendaire. Ce projet de réforme constitutionnelle, s'il est instauré, impliquera certaines modifications dans la Constitution de 1982, dont :

  • la suppression du poste de Premier ministre ;
  • l'autorisation pour M. Erdogan de se représenter deux fois, ce qui pourrait lui permettre de rester au pouvoir jusqu'en 2029 ;
  • la possibilité pour le président de nommer et révoquer les ministres ;
  • l'intervention du Président dans les affaires judiciaires ;
  • la possibilité de déclarer l'état d'urgence, comme le souligne L'Express, en cas de "soulèvement contre la patrie" ou d'"actions violentes qui mettent la nation [...] en danger de se diviser".

Les opposants à cette réforme, citoyens ou organisations non gouvernementales (ONG), considèrent qu'elle confèrerait un pouvoir trop important au président et la qualifient de "dérive autoritaire". Les personnes qui soutiennent M. Erdogan et cette réforme la justifient quant à elles par la vague d'attentats terroristes qui touche la Turquie depuis de nombreux mois et qui nécessite, selon eux, un exécutif plus fort pour y faire face.

Le président Erdogan organise donc en ce moment une vaste campagne de communication dans l'espoir que le "oui" l'emporte chez les citoyens turcs et notamment la communauté turque expatriée. Il s'agit d'un nombre de votants non négligeable. En Allemagne notamment, où l'on recense près de 3 millions de Turcs. Des meetings pro-Erdogan à destination des ressortissants turques installés dans certains pays étaient donc prévus ce week-end, à Rotterdam et ailleurs en Europe.

  • Incidents diplomatiques

Cela faisait plusieurs jours que La Haye avait indiqué son intention d'interdire aux ministres turcs de se rendre à ces meetings pour promouvoir une réforme qui concerne leur territoire national. La tension était montée graduellement entre les deux pays.

En refusant de laisser ces deux ministres turcs se rendre aux rassemblements pro-Erdogan, les Pays-Bas ont mis le feu aux poudres. Les ambassades et consulats néerlandais d'Ankara ont immédiatement été fermés pour éviter tout débordement. Des manifestants s'étaient regroupés ce week-end à proximité des ambassades respectives à Ankara et à Rotterdam avant que les rassemblements soient dissipés par les forces de l'ordre.

Reconduite à la frontière avec l'Allemagne, la ministre de la Famille a qualifié de "lamentable" l'accueil qui lui avait été réservé :

"Nous avons subi un traitement grossier et pénible. […] Traiter ainsi une femme ministre est lamentable."

  • Polémique et situations critiques

Le président turc a accusé les Pays-Bas d'être "une République bananière" et est allé jusqu'à qualifier l'action du gouvernement néerlandais de "vestiges du nazisme".

Une comparaison à laquelle M. Erdogan avait déjà eu recours début mars lors de l'annulation de certains de ses meetings en Allemagne, comme le rapportait Le Figaro :

 "Je pensais que l'Allemagne avait renoncé depuis longtemps [à ces pratiques]. Nous nous étions trompés. [...] Vous nous faites des leçons de démocratie puis vous empêchez les ministres de ce pays de s'exprimer là-bas."

Après ce week-end, M. Erdogan a proféré des menaces à l'encontre des Pays-Bas : "Vous pouvez interdire à notre ministre des Affaires étrangères de voler, mais à partir de maintenant voyons comment vos vols vont atterrir en Turquie".

L'Union européenne, par le biais de Federica Mogherini, responsable de la diplomatie européenne, et Johannes Hahn, commissaire européen à l'élargissement et à la politique européenne de voisinage, a tenté d'apaiser la situation et a appelé la Turquie à "s'abstenir de toute déclaration excessive et d'actions qui risqueraient d'exacerber encore la situation".

Ils ont également précisé :

"Les décisions relatives à la tenue de réunions et de rassemblements dans les États membres relèvent de l'État membre concerné, conformément aux dispositions applicables du droit international et du droit national."

  • Que s'est-il passé en France ?

En revanche, en France, ces meetings ont pu avoir lieu et le ministre refoulé aux Pays-Bas, Mevlut Cavusoglu, était bien présent dimanche 12 mars à Metz. C'est justement cette autorisation qui a provoqué une polémique dans l'Hexagone.

Les différents candidats à l'élection présidentielle et certains partis se sont prononcés et, pour une fois, les réactions politiques furent quasiment unanimes. Marine Le Pen (Front national), François Fillon (Les Républicains), Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France), Yannick Jadot (Europe Écologie-Les Verts) ont tous condamné la tenue de ces meetings sur le territoire français :

Emmanuel Macron (En Marche !), également contre, l'a précisé par le biais d'un communiqué de presse :

"Il faut que l'Union européenne réagisse de manière unie. La France doit témoigner un soutien sans faille à ses partenaires de l’Union européenne et refuser les dérives du gouvernement turc. Dans le respect des lois de la République, notre pays ne doit accepter sur son sol aucun dérapage ni aucune attaque contre notre démocratie, nos alliés et nos valeurs."

Actuellement en déplacement en Guadeloupe, Benoît Hamon, candidat du Parti socialiste, a quant à lui expliqué être contre l'interdiction de tout meeting, par principe :

"J'appartiens à cette tradition où même si je suis en désaccord total avec la manière dont aujourd'hui la Turquie d'Erdogan veut réduire les libertés [...] le rôle de la France ça n'est pas d'interdire a priori un débat en dépit de nos désaccords avec Erdogan."

Ce à quoi il a ajouté : "il faut que la Turquie revienne à la raison. Quand l'Allemagne ou les Pays-Bas décident de ne pas autoriser qu'un débat s'organise, la comparaison avec les nazis est tout sauf justifiée."

Comme le rappelle Le Parisien, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault a, lui, appelé à "l'apaisement" en invitant "les autorités turques à éviter les excès et les provocations" tout en déclarant qu'il "[...] est indispensable de faire preuve de responsabilité et d'éviter les polémiques inutiles."