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Visite d’Al-Sissi à Paris : "Il est choquant que Macron n’ait rien dit sur les droits humains en Égypte"

Alors que le président Abdel Fattah al-Sissi est en visite en France pour trois jours, Agnès Levallois, spécialiste du Proche-Orient, revient sur sa rencontre avec Emmanuel Macron, mardi 24 octobre dernier. Car au grand dam de nombreuses ONG, la question des droits humains en Égypte a été purement balayée de cet échange…

Paris, le 24 octobre : Emmanuel Macron accueille Abdel Fattah al-Sissi à l’Élysée. (© Chesnot/Getty Images)

C’est une visite qui a fait couler beaucoup d’encre. Mardi 24 octobre, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi rencontrait Emmanuel Macron à l’Élysée pour un entretien suivi d’une conférence de presse au palais présidentiel. Avant même son arrivée sur le sol français, la visite de trois jours du chef de l’État égyptien a été fortement critiquée par plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) : ces dernières n’ont cessé de rappeler que les droits humains étaient régulièrement bafoués en Égypte.

La rencontre entre les deux présidents faisait donc office de véritable test diplomatique pour le président Macron. Mais, comme nous l’explique la spécialiste du Moyen-Orient Agnès Levallois, la déception fut grande quand le chef de l’État s’est finalement contenté de déclarer ne pas vouloir "donner de leçons" en matière de respect des droits humains au président égyptien. Une aberration selon Agnès Levallois, qui s’est exprimée auprès de Speech :

"Même si la France souhaite garder de bonnes relations avec l’Égypte, il est surprenant que le président français ne dise pas un mot sur la question des droits humains, parce que la population connaît une répression très forte en Égypte, s’indigne l’experte. Je comprends qu’il ne veuille pas s’immiscer dans les affaires intérieures égyptiennes mais faire une telle déclaration est très surprenant, pour ne pas dire choquant."

"Pour beaucoup d’Égyptiens, la déclaration du président français est choquante car, dans la région, la France garde une image de patrie des droits de l’homme", poursuit Agnès Levallois.

Une jeunesse égyptienne sacrifiée

En 2013, le coup d’État militaire qui a vu Abdel Fattah al-Sissi arriver au pouvoir "a écrasé les rêves de changements politiques et sociaux issus du printemps arabe", relate dans un article consacré à la jeunesse sacrifiée égyptienne le correspondant de Libération au Caire Éric de Lavarène.

En Égypte, les 15-29 ans – qui constituent plus de la moitié de la population – représentent 79 % des chômeurs. Et la situation en matière de droits humains est grave : l’Égypte connaîtrait actuellement "sa pire crise depuis des décennies" selon l’ONG Human Rights Watch, qui parle même de "crime contre l’humanité". "Depuis 2013, les autorités égyptiennes ont arrêté ou inculpé probablement au moins 60 000 personnes", estime l’organisation.

"À l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fattah al-Sissi, l’opposition islamiste était principalement visée, car Al-Sissi est arrivé aux affaires après la destitution de Mohamed Morsi, qui était, lui, issu du camp Frères musulmans", analyse Agnès Levallois.

En 2011, la population s’est soulevée pour avoir du travail, une vie normale. Mais Al-Sissi n’a pas tenu ses promesses et aujourd’hui toute parole légèrement critique est considérée comme terroriste. Les gens sont emprisonnés sans procès, de nombreuses disparitions sont relevées. La société civile souffre aussi de ces répressions, les minorités religieuses et sexuelles notamment. La situation n’a jamais été aussi terrible en Égypte."

Une situation notamment dénoncée dans la récente vidéo Egyptian Misery du cinéaste égyptien Khaled Khella, qui traduit avec sobriété et justesse les désillusions d’une jeunesse égyptienne qui n’aspire qu’à vivre normalement.

Une lutte commune contre le terrorisme

"Le système égyptien actuellement en place est très pervers, car plus vous faites disparaître et emprisonner des Égyptiens qui veulent simplement exprimer leur opinion, plus vous les poussez à la radicalisation car pour eux, les groupes radicaux deviennent les seuls espaces au sein desquels ils peuvent émettre des réserves sur les méthodes du pouvoir", analyse Agnès Levallois.

Au cours de sa conférence de presse conjointe avec Abdel Fattah al-Sissi, à défaut de dénoncer la situation des droits humains en Égypte, le président Macron a donc choisi de mettre l’accent sur la lutte contre le terrorisme dans le pays. Depuis 2015 en effet, la France et l’Égypte collaborent sur ce sujet dans le cadre d’un partenariat stratégique, "grâce auquel la France vend beaucoup d’armes à l’Égypte", rappelle le JDD. Avec les États-Unis, la France représente en effet 80 % des importations en armes de l’Égypte…

"Cette politique ne permettra pas de régler le problème du terrorisme, au contraire, elle le favorisera, et il est dangereux que la France devienne complice de cela", dénonce Agnès Levallois.

"C’est bien que la France continue d’avoir des relations avec l’Égypte, car c’est un allié puissant dans la région. Mais cette relation ne devrait rien excuser : on peut vendre des armes à un allié et lui dire aussi qu’il y a des lignes rouges à ne pas dépasser. Nous avons certes besoin de vendre nos armes, mais l’Égypte a aussi besoin de nous pour cet armement. Il pourrait donc y avoir des marges de manœuvre dans la négociation", conclut Agnès Levallois.

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