"Vous ne pourrez jamais gagner" : une victime du Bataclan dénonce la récupération des attentats par les identitaires

Louise* a été blessée au Bataclan le 13 novembre 2015. Près de deux ans après cette soirée tragique, alors que le groupuscule d’extrême droite Génération identitaire compte organiser un rassemblement en hommage aux victimes des attentats, la jeune femme a voulu témoigner de son indignation face à ce qu’elle considère comme une énième récupération abjecte.

Paris, le 19 novembre 2015. En face du Bataclan, six jours après l’attentat. (© Vittorio Zunino Celotto/Getty Images)

Le 13 novembre 2015, j’ai été blessée au Bataclan.

Dès le début, j’ai choisi d’opter pour un ton léger, pour gueuler quand il le fallait, mais j’ai décidé de toujours garder le même état d’esprit et de réserver ma haine à ceux qui m’avaient fait ça. Eux seuls ne méritent que cette haine qui me dévore depuis presque deux ans. Même si, au fond de moi, je sais que des gens comme eux, lâches et haineux de tout et de rien ne méritent, en fin de compte, pas grand-chose. Mais j’ai décidé de ne stigmatiser personne. Pour moi, tous les musulmans ne sont pas des Salah Abdeslam en puissance et eux comme nous subissent ces attaques de plein fouet.

Pourtant, et très (trop) souvent, on constate que les réseaux sociaux font la part belle aux gens qui se permettent en toute impunité des commentaires gratuits et racistes. Sur Facebook, j’ai appris à supprimer ces profils de ma liste – même quand il s’agissait de personnes faisant partie de ma famille – et sur Twitter le bouton "bloquer ce profil" est devenu mon meilleur ami. Si l’on peut comprendre la peur et la colère, on ne peut excuser l’obscurantisme et la haine gratuite. C’est ce que j’ai régulièrement martelé sur mon profil Twitter. Jusqu’au jour où les choses ont dérapé.

"Les identitaires ont choisi de se faire nos porte-parole sans nous consulter et en martelant les réseaux sociaux de leurs idées à vomir"

J’ai écrit un tweet dénonçant le projet de manifestation du groupe d’extrême droite Génération identitaire pour "commémorer" les attentats du 13 novembre. Car je n’ai eu qu’une réaction, celle d’y voir rouge. Et de le faire savoir. D’aucuns pourraient trouver cela stupide d’utiliser son clavier. Moi non. Parce que les victimes d’attentats souffrent dans leur chair, encore aujourd’hui pour certaines, et ont montré depuis deux ans qu’elles en savaient plus sur la tolérance et la dignité que ces gens.

Toutes ne seront pas d’accord avec moi, et je peux l’entendre. Néanmoins, toutes celles avec qui j’ai eu l’occasion de parler tiennent le même discours que moi. On ne peut pas laisser la haine gratuite nous aveugler. On ne peut pas laisser la colère dicter nos actions et nos vies. Mais les identitaires ont choisi de se faire nos porte-parole sans nous consulter et en martelant les réseaux sociaux de leurs idées à vomir. Quand j’ai décidé que c’en était trop, il n’a pas fallu longtemps pour les faire réagir. Menaces de mort, insultes ("Pauvre fille atteinte du syndrome de Stockholm") et j’en passe, sont devenues mes nouvelles notifications sur Twitter, puis sur Facebook via les messages privés.

Si j’ai décidé, dans un premier temps, de les ignorer, je me suis vite rendu compte que la situation n’était plus tenable. J’ai commencé à avoir peur. Peur d’en croiser dans la rue, peur qu’ils me retrouvent et qu’ils me frappent. Quand, à 7 heures du matin, on reçoit un message disant "tu es une mauvaise citoyenne et tu aurais mieux fait de mourir", on a juste envie de retourner se coucher. Quand on se prend un "tu peux même pas prouver que tu y étais" et qu’on baisse les yeux sur les 43 points de suture avec lesquels on est condamnée à vivre, les larmes montent vite aux yeux. Alors j’ai pris la décision de changer mon nom de profil et de passer en mode privé.

Heureusement, ces gens passent vite à autre chose. Ils ont tellement de choses à salir, qu’on devient vite un sujet obsolète pour eux. Mais les stigmates restent. Et même si ce sont les paroles de gens se sentant forts derrière leur écran, les mots font mal. Ces gens qui, hier encore, nous traitaient comme des héros, sont aujourd’hui des ennemis tout aussi dangereux, car ils n’hésitent pas à nous menacer de mort, de viol et j’en passe…

"Ils pensent qu’ils me feront taire. Malheureusement pour eux, une victime apprend aussi à garder la tête haute"

Pourquoi ? Pourquoi, alors ces gens qui se disent patriotes optent-ils pour la haine facile ? Parce qu’elle est facile, me direz-vous. Mais je ne comprends pas… Pourquoi faut-il, en 2017, éduquer les gens et leur expliquer que leur attitude ne peut que les desservir, que la haine appelle la haine ? Pourquoi nos appels à la paix se heurtent à des "c’est à cause de gens comme vous qu’on se prend des attentats" ? À l’heure actuelle, une victime se bat contre ses souvenirs, contre les douleurs morales – et physiques si elle en a subi – et contre tout un système. Une victime a vécu et vu des choses qu’on ne souhaiterait à personne, pas même à son pire ennemi. Une victime se heurte à un système fermé, à des décisions prises par l’État qui barrent la route à la sérénité – la fermeture du secrétariat d’État à l’Aide aux victimes en est l’exemple.

Et maintenant, une victime se heurte aussi à la haine gratuite des identitaires. Parce que ces gens sont persuadés qu’en partant dans une chasse aux sorcières, ils pourront arranger les choses. Parce qu’ils pensent qu’en stigmatisant, on peut soigner une société meurtrie. Parce qu’ils pensent qu’en me disant "tu resteras une victime toute ta vie, retourne à ta cuisine", ils me feront taire. Malheureusement pour eux, une victime apprend aussi à garder la tête haute et à se battre pour les causes qui lui semblent justes.

Alors oui, on va vous paraître fleur bleue à refuser de détester les gens à la pelle, à appeler à la tolérance. On va se prendre encore plein de vos remarques à la con à base de "ma pauvre fille". Mais la pauvre fille que je suis est riche d’une chose : celle de pouvoir se regarder dans le miroir tous les matins sans se dire qu’elle est tombée dans le piège le plus con du monde, celui de l’"œil pour œil, dent pour dent".

J’ai perdu mon innocence lors des attentats, mais j’y ai gagné une dignité incroyable. J’ai perdu ma sérénité, mais j’y ai gagné une capacité à aimer hors du commun. À tous les identitaires de France et de Navarre, continuez à nous pourrir, mais vous ne pourrez jamais gagner. Ils n’ont pas gagné notre haine, vous ne la gagnerez pas non plus.

* Le prénom a été modifié

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